10/01/2009

II. Wallenstein ou l’illusion maintenue

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Pour une onomastique du Chaos

J’ai récemment parlé du personnage inaugural du Codex du Sinaï d’Edward Whittemore. Il est temps d’aborder, avec son successeur immédiat dans l’ordre du récit, la question des noms dans l’ensemble du Quatuor de Jérusalem ; car la dualité incarnée par Skanderberg Wallenstein n’est pas sans rappeler l’incongruité bifide de Plantagenêt Strongbow.
Le premier point de convergence entre Strongbow et Wallenstein réside en effet dans leurs prénoms, s’il est possible de désigner comme tels ces patronymes illustres. Le choix de Whittemore rejoint ici notre analyse du rapport uchronique singulier que son récit entretient avec l’histoire : on n’y trouve aucune inventio au sens strict du terme, sinon à l’intérieur d’un cadre référentiel qui demeure celui d’une histoire officielle où les Plantagenêt, tout comme le fameux Iskander Bey, alias Skanderberg, ont joué les premiers rôles. L’invention se résume ici à une double extrapolation. Les noms sont ainsi devenus prénoms, et ont été du même coup associés à des sonorités évoquant une tout autre région du continent européen. La langue française et ses accents tardifs associée aux vocalismes languissants de la perfide Albion, et l’albanisation rocailleuse d’un nom exotique à la rotondité de la diphtongue germanique : nous voilà en présence d’un curieux mélange impliquant l’Europe occidentale, l’Europe du Nord et l’Empire austro-hongrois, de la Bohême aux Balkans. À eux deux, Wallenstein et Strongbow incarnent ainsi, dans le Codex du Sinaï, le continent Européen. Il ne manque guère plus qu’un catholique irlandais déguisé en religieuse pour achever de semer la zizanie dans l’univers d’un XIXe siècle déjà suffisamment mouvementé sur le plan géopolitique.
Ce curieux mélange, s’il évoque la multiplicité des références historiques mobilisées par Whittemore, est surtout le signe avant-coureur du strongbowisme, cette théorie à la fois empirique et asystématique imaginée par Plantagenêt Strongbow (cf. partie I). Mais alors que ce dernier accepte d’établir le constat de l’absurdité essentielle du monde, sans pour autant sombrer dans le nihilisme, Wallenstein, quant à lui, ne peut supporter cette cruelle réalité.

Une figure du Reniement : Sinaï Sapristi

Wallenstein, à l’instar de son homonyme historique, Albrecht von Wallenstein, est issu d’une famille tout entière engagée dans la carrière militaire au service des Habsbourg. Son ancêtre le plus illustre connut une mort proche de celle de l’authentique Wallenstein, qui périt sous les coups de ses subalternes ; car c’est la hallebarde d’un soldat de l’Empire qui mit fin à ses jours, sur ordre de l’empereur lui-même. L’unique fils du général s’exila alors en Albanie, où il vécut reclus au fond d’une place forte, attendant le coup de – ou le retour en – grâce. La dynastie qui en résulte fait inévitablement songer à celle des Strongbow, marquée par un atavisme tout aussi prégnant. Le même château albanais abrita ainsi une litanie de Skanderberg Wallenstein dont la paranoïa n’eut d’égal que leur goût de la solitude et l’originalité de leur mort, dont les circonstances furent invariablement les mêmes : une nouvelle surprenante déclenchait l’abaissement compulsif de leur paupière gauche et perturbait leur équilibre, précipitant leur chute mortelle.
Comme Strongbow – le Wallenstein qui nous intéresse se démarque de ses ancêtres par la vocation, monacale plutôt que militaire, qu’il embrasse. Il quitte alors son domaine albanais pour le Moyen-Orient et le monastère Sainte-Catherine, où il découvre le véritable Codex du Sinaï, dont le contenu remet en cause les fondements même du dogme chrétien.

« C’était Harun al-Rachid qui avait soufflé dans la trompette de Jéricho, de façon sensuelle plutôt que stridente, le jour où il avait fait sept fois le tour de l’oasis pour la séduire et ainsi conduire son peuple sur les terres du bonheur.
Afin que Josué puisse s’immerger dans le Jourdain, comme on le lui avait promis, afin que le Christ se retire dans sa cour somptueuse, sur les rives du Tigre, et y relate la multitude de contes formant le cycle des
Mille et Une Nuits.
Ce manuscrit dans le désert était ainsi fait, de pages de sable où les traces de pas s’estompaient sans cesse, où la trame de l’Histoire était tissée dans le plus magique des désordres, toute de nœuds imprévus et de motifs spéculaires, et les ombres sacrées de la foi y étaient tantôt allongées, tantôt raccourcies, par un soleil agité et une lune capricieuse.
Car dans cette Bible, la plus antique de toutes, le paradis n’était jamais du bon côté du fleuve, ce n’était jamais le bon peuple qui le cherchait, jamais le prophète attendu qui le prêchait, et les événements historiques s’y déroulaient toujours avant ou après le moment fixé par l’Histoire, à moins qu’ils n’aient tous lieu en même temps.
Une telle confusion vous engourdissait, vous plongeait dans une perplexité annonciatrice de démence. Un texte circulaire, une antichronique, calmement contradictoire, suggérant l’infini.
»
Edward Whittemore, Le Codex du Sinaï, p. 45

194671479_ce9f9d3f21.jpgLe parallèle établi entre Strongbow et Wallenstein se poursuit jusqu’à  l’embranchement fondateur que constitue la découverte de ce Codex. Par un singulier coup du sort qui ferait presque croire à une stratégie consciente, Strongbow ne trouvera jamais le Codex, subodorant en fin de compte la confirmation de ses hypothèses ; mais Wallenstein, qui n’aspire qu’à la paix dans la foi, fait par hasard la découverte du scandaleux manuscrit. C’est alors qu’il décide de substituer à l’infâme rhapsodie un codex créé de toutes pièces destiné à confirmer l’authenticité des versions ultérieures du Livre : il s’agit bien entendu du Codex Sinaïticus répertorié dans l’histoire officielle comme ayant été découvert en 1844 par Constantin von Tischendorff. Une fois l’œuvre de sa vie accomplie, Wallenstein a en effet pris soin d’enterrer l’authentique Codex au plus profond de la Vieille Ville, et de placer son manuscrit postiche en évidence sur les poussiéreuses étagères du monastère Sainte-Catherine. Peu importe, au fond, que le Sinaïticus véritable ne contienne que des bribes de l’Ancien Testament et une copie complète des Synoptiques ; Whittemore, avec cette désinvolture caractérisée que nous commençons à lui connaître, en fait la première de toutes les Bibles, rédigée par un scribe simple d’esprit qui, non content de transcrire les élucubrations insensées d’un vieillard aveugle, y ajoute ses propres commentaires sans queue ni tête. Une somme erratique d’histoires incohérentes destinées à délier les bourses charitables : voilà ce que deviennent, sous la plume de Whittemore, les sacrosaintes Écritures.
Strongbow aurait sans doute pris un malin plaisir à publier cette découverte, s’il en eût été l’auteur. Ç’aurait été un coup mortel porté au puritanisme anglican qu’il abhorre ; mais frère Wallenstein est bien trop proche du Royaume de Dieu, trop dérouté aussi face à l’inconnu pour accepter une telle remise en cause de toute la crédibilité du message évangélique, et du même coup de l’édifice multiséculaire soigneusement bâti pierre à pierre par l’Église. Aux antipodes de Strongbow, l’insatiable explorateur, Wallenstein incarne ainsi l’enfermement volontaire dans l’illusion, le maintien de la tradition au détriment de la vérité. Métamorphosé par sa découverte et sa longue réclusion, il devient la loqueteuse figure du Reniement, un nouveau Pierre, figé cette fois par le chant du coq dans la grimace du désespoir lucide, trop faible décidément pour marcher dans les pas du Sauveur.


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Sinaï Tapestry

Mais en ne détruisant pas le Codex original, Wallenstein laisse sciemment à la vérité l’infime possibilité – mais la possibilité malgré tout – d’arriver un jour à la connaissance d’un Mamelouk égaré sachant lire l’araméen, ou d’un improbable archéologue fouineur. Capable de survivre de longues années dans une caverne sans se détourner de sa tâche, sans même prendre le temps d’écarter les fourmis de ses yeux, le moine albanais se révèle paradoxalement incapable d’exécuter le simple geste de jeter le Codex au feu. Le faux Sinaïticus auquel il s’est consacré corps et âme se substitue à l’original sans pour autant l’effacer. Par un complexe jeu de miroirs qu’on ne saurait désigner du nom de mise en abyme sans en simplifier le sens, cette dérisoire présence de la vérité au fond du capharnaüm de la Vieille Ville renvoie en dernier lieu au statut de l’œuvre de Whittemore, dissimulée sous le foisonnement contemporain des discours qui construisent notre représentation de l’histoire. En empruntant son titre à l’ouvrage découvert par Skanderberg Wallenstein, le récit inaugural du Quatuor de Jérusalem affirme sa dimension crypto-historique, rejouant à l’échelle d’un roman la rhapsodie fantaisiste qui prit forme sous la plume de l’idiot du village, improbable détenteur du véritable sens de l’histoire. Comme le contenu du Codex authentique, la trame narrative du Quatuor s’apparente à une succession désordonnée de tentures, à une monumentale tapisserie faite de bric et de broc et dont la cohérence d’ensemble ne saurait être embrassée d’un seul regard, ou à une immense mosaïque dont chaque tesselle contiendrait un univers possible. Et, comble de l’incongru, c’est entre les mains parcheminées d’un Indien d’Amérique, ancien patriote Irlandais exilé à Jérusalem dont il fut le roi occulte, et accessoirement incapable de déchiffrer un traître mot d’araméen, qu’atterrit l’antique Codex. Ce curieux personnage, qui n’est pas sans évoquer le lecteur d’un certain Quatuor rédigé dans une langue tout aussi ésotérique, fera l’objet de notre prochaine lecture whittemorienne : "O’Sullivan Beare ou le désenchantement".

Commentaires

Tu es complètement fou. Respect.

Ecrit par : Transhumain | 13/01/2009

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