14/12/2008

Theodore Roszak, L'Enfant de Cristal

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Photographie © Simon Chauvin

 

Je publie à présent, après l'avoir remanié, un article paru initialement dans le second numéro de la revue Galaxies, nouvelle série. Il est consacré à un roman qui me paraît assez proche, par l'univers qu'il déploie et les présupposés qu'il mobilise, de ceux de Tim Powers ou de Xavier Mauméjean : L'Enfant de Cristal fait partie de ces récits qui franchissent, dans le cours même de leur cheminement narratif, le seuil de la vraisemblance, pour s'inscrire dans un espace et un temps métaphoriques. Ils miment ainsi par leur démarche le passage d'une littérature actuelle dont la vocation serait de coller à la réalité de notre existence à une littérature "de l'imaginaire", pour laquelle le terme même de "science-fiction" paraît impropre.


La parution en français de L’Enfant de cristal suit de près celle de quatre autres oeuvres de Theodore Roszak, publiées coup sur coup au cherche midi depuis 2004. Le dernier-né de ce romancier et essayiste désormais prolifique s’inscrit résolument dans la continuité de son œuvre : la narration romanesque y paraît d’emblée conçue non comme une fin en soi, mais comme le socle d’une réflexion plus vaste sur les enjeux de la connaissance et de l’évolution des sociétés occidentales. Cette primauté du fond sur la forme apparaît clairement dès les premières pages : le jeune Aaron Lacey, atteint de progéria – maladie rare et incurable provoquant un vieillissement accéléré – est confié par ses parents, en dernier recours, au docteur Julia Stein, gérontologue réputée pour sa pugnacité contre le vieillissement et pour ses méthodes peu conventionnelles ; s’engage alors, au moyen d’une écriture efficace et peu soucieuse d’esthétiser le récit, une confrontation entre l’enfant frappé  d’une sénescence contre nature qui augmente chaque jour sa résignation, et le médecin opiniâtre, résolu à faire tout son possible pour vaincre la fatalité de la mort. « Pourquoi trouvons-nous normal de vieillir ? » (p.20), s’insurge le docteur Stein. Les religions, la philosophie, la médecine peuvent clamer en chœur la mortalité humaine ; elles n’entament aucunement cette conviction intime de Julia : la décrépitude n’est pas nécessairement une fatalité ; du moins est-elle due « autant à la négligence de l’esprit qu’au déclin du corps. » (p.25). Pour Julia Stein, la progéria n’est pas à proprement parler une maladie ; c’est plutôt le vieillissement qui en est une. Mais la réalité universelle de la mort a toujours opposé à cette hypothèse un cruel désaveu.
Dans le récit de cette lutte inégale contre le temps, le seul luxe stylistique que s’offre Roszak est celui de l’alternance des points de vue : de courts passages mettant en évidence le discours intérieur d’Aaron s’insèrent de façon erratique dans un récit à la troisième personne essentiellement consacré à la vision de Julia Stein. L’univers infantile d’Aaron, étranger à toute rationalité pragmatique, forme au sein du roman un espace à part, inaccessible à la compréhension des adultes qui se pressent au chevet du jeune malade, et où les questions métaphysiques les plus insolubles se posent avec l’ingénuité de l’enfance et l’urgence de l’agonie.
Jusqu’ici, L’Enfant de cristal pourrait apparaître comme un roman intéressant, mais somme toute ordinaire, qui se contenterait de proposer une réflexion sur la mort et sur les moyens mis à notre disposition pour tenter d’y remédier, sans sortir des sentiers battus de la traditionnelle vraisemblance. Mais miraculeusement, inexplicablement, Aaron guérit ; c’est alors que le récit bascule dans l’imaginaire.

Du roman au mythe

La guérison inattendue d’Aaron, en mettant fin à l’illusion romanesque du réalisme, rend possible le déploiement d’une narration dont la mutation constante est à l’image des métamorphoses subies par les principaux personnages. Aaron, dans les semaines qui suivent sa guérison, abandonne rapidement son apparence sénile pour prendre celle d’un garçon physiquement parfait dont les boucles blondes et le visage joufflu évoquent ceux des chérubins dans la peinture de la Renaissance. Fait plus troublant encore, après avoir vieilli en accéléré, Aaron semble avoir reçu le don de l’éternelle jeunesse ; c’est du moins ce qu’impliquent les résultats de divers examens cellulaires pratiqués sur le garçon par le généticien Kevin Forrester. Parallèlement à cette inversion physique qui paraît l’avoir libéré des stigmates du temps, l’esprit d’Aaron atteint un degré de maturité et de perspicacité sans commune mesure avec son âge réel. La figure de l’enfant vulnérable et condamné aux yeux de tous s’est inversée pour devenir celle d’un être hors du commun dont le contact euphorisant transforme immanquablement ses interlocuteurs en amoureux transis. Autrement dit, Aaron est devenu l’incarnation du dieu Éros, le rejeton capricieux de Vénus capable de soumettre les âmes et les corps à la pointe de ses flèches aphrodisiaques. Quant à Julia Stein, dans cette actualisation du mythe d’Éros, elle assume involontairement le rôle de Psyché, c’est-à-dire celui de l’épouse répudiée pour avoir transgressé l’interdit ; dénoncée par son fils et condamnée pour pédophilie, elle chute en un clin d’œil d’un bonheur éthéré jusque dans le dénuement le plus total. Commence alors pour le médecin en disgrâce une longue traversée du désert vers son patient disparu. Cette conjonction progressive du roman avec le mythe transmis par Apulée entraîne une véritable transfiguration du récit, qui s’installe peu à peu dans un univers désincarné, presque olympien, au sein duquel la loi et le temps humains n’ont plus cours.

Le royaume de Cronos

L’Enfant de cristal
ne se limite pas à une transposition contemporaine du mythe d’Éros et de Psyché ; il s’ouvre peu à peu à d’autres intertextes mythologiques dont il tire la quintessence pour s’affirmer comme une parabole inédite, une réflexion métaphorique sur la finitude. La métamorphose d’Aaron se poursuit ; chaque étape de cette cristallisation le rapproche de la vie éternelle, et l’éloigne du même coup d’une condition humaine qui porte dans chacune de ses manifestations la marque indélébile de la mort. Le cas du jeune progériaque paraît donc offrir la possibilité d’un au-delà où le temps n’aurait plus cours ; mais, in fine, il ne fait que souligner notre inéluctable appartenance au royaume de Cronos, ce Titan infanticide et dévorateur qui, dans la mythologie grecque, représente parfois allégoriquement le passage du temps.
La réussite de L’Enfant de Cristal tient sans doute au fait que Theodore Roszak aborde le thème de l’immortalité d’un point de vue symbolique et métaphysique, sans se préoccuper, comme a pu le faire Norman Spinrad, des implications morales de la réalisation d’une telle chimère. En résulte un récit surprenant, d’une créativité et d’une richesse rares, tant sur le plan philosophique que sur celui de l’invention littéraire.

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