30/11/2008
Xavier Mauméjean, Lilliputia

La parution récente du dernier roman de Xavier Mauméjean marque un nouveau tournant dans l’œuvre d’un auteur à l’écriture singulière, pétrie à la fois de littérature classique et de représentations contemporaines. Lilliputia, comme tous ses récits, s’écarte des normes littéraires du moment en construisant un univers proche de la fantasy et de la parabole historique : c’est au mythe du rêve américain, point pivotal de l’histoire du vingtième siècle, et par la même occasion de l’imaginaire des hommes qui l’ont peuplé, qu’il s’attaque ici. Pour parvenir à ses fins, il lui fallait en toute logique une tall story, une histoire démesurée dans la plus pure tradition anglo-saxonne ; et c’est paradoxalement dans un monde miniature, celui des Lilliputiens, que se déploie ce récit aux dimensions historiques.
L’Amérique en carton-pâte
Lorsque le jeune Elcana, dernier rejeton d’une lignée de modestes paysans d’Europe de l’Est, atteint les quatre-vingt dix centimètres, autrement dit sa taille adulte, il endosse du même coup une force de caractère inversement proportionnelle à sa taille. Aussi personne, dans son entourage, n’est-il réellement surpris d’apprendre qu’il doit quitter précipitamment la région après avoir assassiné le tyranneau local. Pourchassé par les autorités, il prend place in extremis dans un convoi à destination de New York, chargé d’hommes et de femmes ordinaires, à cette exception près que, comme lui, ils ne mesurent pas plus de quelques dizaines de centimètres. À leur entrée sur le territoire des États-Unis, ces immigrants hors du commun ne foulent pas le sol d’Ellis Island, mais celui de sa voisine Coney Island, ancien refuge de brigands qui abrite désormais un fabuleux parc d’attractions. Après avoir entrevu les différentes régions de Dreamland, les nouveaux arrivants s’installent naturellement à Lilliputia, une cité miniature bâtie sur le modèle du Nuremberg médiéval, pour l’amusement des Grands. Elcana trouve rapidement sa place au sein d’une compagnie de pompiers chargée d’éteindre des incendies programmés pour le spectacle, mais bien réels, dont la fréquence et l’ampleur ne cessent d’augmenter jusqu’à atteindre des proportions inquiétantes. Partant de Lilliputia, le chaos se propage, et Elcana semble destiné à assumer seul le déclenchement d’une révolte qui menace les fondations même de Dreamland.
C’est donc en premier lieu à l’univers des parcs d’attractions, qui fut longtemps la vitrine de la réussite américaine, que s’intéresse ici Xavier Mauméjean – Lilliputia est d’ailleurs dédié à tous les parcs d’attractions disparus. Cette perspective place le récit dans un univers d’apparences, réglé dans ses moindres détails, et dont la contingence même, incarnée par le feu destructeur, tient une place à part entière dans l’œuvre de l’intouchable démiurge. Car bien que Sebastian Thorne, le mystérieux créateur de Dreamland, soit mort bien des années auparavant, tout s’y déroule selon son plan, où le chaos lui-même a un rôle à jouer. En ce sens, Sebastian a atteint une forme d’immortalité quasi-olympienne face à laquelle les Lilliputiens sont condamnés à l’impuissance, à l’instar des petites gens du siècle passé qui, en dépit de l’espoir incarné par l’Amérique, n’ont jamais pu s’affranchir de leur servitude ; et comme le comprend trop tard Elcana, Lilliputia est « un laboratoire où l’on [teste] le vingtième siècle » (Xavier Mauméjean, Lilliputia, p. 334)

Un triptyque foisonnant
Lilliputia peut être lu comme un roman d’apprentissage en trois étapes distinctes dont la première correspondrait à l’enfance d’Elcana, la seconde à son ascension au sein du microcosme Lilliputien, et la troisième à l’accomplissement de sa destinée prométhéenne. Mais au-delà de la temporalité du récit, cette tripartition s’applique également à l’espace clos de Coney Island : l’uchronie se double d’une utopie dont les trois régions principales figurent respectivement l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis. Les frontières de Lilliputia sont en effet bordées d’un côté par les freaks du Steeple-Chase à l’abandon, dont les organismes ont subi les effets de radiations ou de maladies rares, et de l’autre par les créatures diaphanes du Luna Park. Ce triptyque d’inspiration dantesque permet à Mauméjean d’y développer un bestiaire contrasté, et de transposer ainsi dans le cadre de l’histoire contemporaine les vieilles chimères de la mythologie antique et médiévale. Un tel travail de représentation spatiale entre parfois en concurrence avec le déroulement linéaire du récit : la multiplication des personnages et des symboles menace à tout moment de noyer la cohérence d’ensemble dans un tourbillon bigarré de créatures infernales ou divines, comme s’il s’agissait avant tout pour Mauméjean de soumettre l’ordonnancement initial à l’épreuve de l’entropie. Quoi qu’il en soit, Lilliputia est une véritable aventure où le lecteur, s’il risque à tout moment de se perdre, n’en découvre pas moins à chaque page un univers aussi riche qu’original, et qui mérite d’être parcouru les yeux grands ouverts.

13:26 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : xavier mauméjean, lilliputia, coney island


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