11/11/2008

I. Strongbow ou la fin du positivisme

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« L’homme a tendance à projeter sa propre cause sur la cause de l’humanité. Ainsi, un cordonnier voit le monde comme une chaussure et s’estime seul responsable de l’état de sa semelle.
Un naturaliste ayant suffisamment d’esprit pour comprendre qu’il a évolué vers l’âge adulte en sélectionnant ceci plutôt que cela, ou cela plutôt que ceci, estime que toutes les espèces vivantes ont procédé de la même façon. Enfin, un philosophe politique aux intestins bloqués et figés considère le passé comme pesant et indigeste, et pense que l’avenir sera nécessairement le théâtre de bouleversements explosifs trouvant leur origine dans les régions ou les classes inférieures.
Certes, ils ont l’un comme l’autre théoriquement raison en ce qui les concerne, ce qui signifie que chacun de nous a raison lorsqu’il se décrit lui-même.
Vu par un cordonnier, le monde est un soulier. L’homme évolue vers l’âge adulte, et il est probable qu’une occlusion intestinale débouche sur une explosion. Mais on ne doit pas laisser ces innombrables actes individuels occulter ce dont ils ne sont que des éléments, à savoir un univers chaotique dont la démence ne connaît pas de bornes. »

Edward Whittemore, Le Codex du Sinaï, p.94

Voilà comment Plantagenêt Strongbow, Pair du Royaume d’Angleterre et auteur des trente-trois scandaleux volumes du Sexe levantin, s’adonne à cette étrange manie, prisée des auteurs d’ouvrages érudits, qui consiste à dissimuler leur opinion sur la marche du monde dans les notes de bas de page. A même moment, Charles Darwin publie L’origine des espèces, dont l’œuvre de Strongbow est comme l’image inversée puisqu’elle affirme, au contraire du fondateur de la théorie de l’évolution, qu’aucun principe directeur ne saurait être dégagé de la marche du monde. C’est ainsi que Strongbow crée le strongbowisme, une théorie promise à une postérité bien plus étroite que celle du darwinisme, étant donné son caractère scandaleux.


Le colosse au pied agile

Mais avant d’en arriver là et de disparaître définitivement aux yeux du monde, Strongbow s’est imposé comme l’un des hommes les plus talentueux de son époque dans des domaines aussi divers que les langues anciennes, la botanique et l’escrime, à tel point qu’il constitue le personnage le plus improbable du Quatuor, comme s’il s’agissait pour Edward Whittemore de signifier à son lecteur, dès les premières pages du Codex du Sinaï, que les règles tacites de la vraisemblance n’auront pas cours dans son récit.
Comme la plupart des autres personnages centraux du récit de Whittemore, Strongbow se construit dans le rejet des traditions familiales, ancestrales en l’occurrence, puisqu’elles perduraient depuis le onzième siècle et la conquête de l’Irlande. Les Strongbow se sont forgé au fil des siècles un solide ensemble de coutumes invariablement répétées d’une génération à l’autre, et ont ainsi vécu en autarcie dans leur manoir du Sud de l’Angleterre, se livrant corps et âme à leur autotélisme coutumier. Cependant, le dernier des Plantagenêt Strongbow, pourtant destiné à embrasser cette tradition séculaire et à assurer la perpétuation de cette famille parfaitement inutile, est le premier à fréquenter assidument la bibliothèque du manoir, ce qui l’amène en toute logique à briser le cercle familial, grandissant démesurément jusqu’à atteindre les deux mètres trente à seize ans, et à quitter le manoir pour mettre à contribution ses compétences en botanique à contribution. Dans le même temps, il est devenu sourd, imperméable à tout ce qui n’entre pas dans son champ de vision, aux bruits parasites qui pourraient le détourner de sa tâche. Cet avantage considérable n’est pas contrebalancé chez Strongbow par les inconvénients habituels liés à l’impossibilité de communiquer par la parole : car son habileté à lire sur les lèvres, et ce dans quelque langue que ce soit, est telle que personne, à l’exception de deux hommes, ne s’apercevra jamais de son handicap.
Après un passage remarqué à Cambridge, Strongbow abandonne le manoir familial et quitte l’Angleterre pour parcourir à pied les vastes étendues désertiques d’Afrique septentrionale et du Levant, à la recherche de spécimens botaniques, et surtout du véritable Codex du Sinaï découvert au monastère Sainte-Catherine, puis falsifié et dissimulé à Jérusalem par un moine dénommé Skanderberg Wallenstein. C’est au cours de cette période qu’il rédige, dans une échoppe miteuse de la Vieille Ville tenue par hadj Harun, les trente-trois volumes du Sexe Levantin, qui portent le coup de grâce à sa réputation d’érudit respectable autant qu’au positivisme conquérant incarné par les grands explorateurs de l’époque victorienne. C’est à la suite de la publication avortée de son œuvre au Royaume-Uni que Strongbow, déchu de son statut de Lord, disparaît définitivement de la scène publique et, prenant l’apparence d’un bédouin, acquiert secrètement la totalité de l’Empire Ottoman afin de précipiter la chute du Royaume qui l’a vu naître.


L’autre Richard Francis Burton

1002867.jpg C’est l’occasion d’aborder un point essentiel de l’œuvre de Whittemore : la plupart de ses personnages renvoient à des figures historiques précises, tout en s’en écartant considérablement. Dans Ombres sur le Nil, le troisième volume du Quatuor, Johann Luigi Szondi renvoie clairement à l’explorateur qui découvrit le site de Petra à l’aube du XIXe siècle, Johann Ludwig Burckhardt. Les Murailles de Jéricho, qui ferme la tétralogie, relate, à travers l’histoire de Yossi/Halim, celle de l’espion israélien Eli Cohen, longtemps infiltré à Damas avant de connaître une mort brutale en 1965. De même, le personnage de Plantagenêt Strongbow est clairement inspiré du fameux explorateur britannique Richard Francis Burton, qui découvrit le lac Tanganyika et traduisit Les Mille et une Nuits, ouvrant à l’Occident des pans entiers d’un imaginaire jusqu’alors ignoré. On peut toutefois noter quelques nuances de taille entre les deux explorateurs : Richard Francis Burton a disposé de moyens de locomotion assez variés pour parvenir jusqu’au lac, et n’a jamais été considéré comme un renégat par ses compatriotes du fait de sa traduction. Strongbow, quant à lui, parcourt l’Afrique et le Moyen-Orient à pied, parfois de bout en bout, avec pour seul vêtement un cadran solaire portatif en bronze accroché à sa taille.
D’une manière plus générale, on peut dire que Strongbow incarne à lui seul notre XIXe siècle ; l’explorateur chevronné, expert en botanique, découvreur d’espèces et de variétés nouvelles, évoque le naturalisme hérité de Buffon, en plein essor dans la première moitié du siècle. L’Occident est devenu trop étroit pour certains savants qui consacrent leur vie entière à la découverte d’une branche encore inconnue de la Création, minéral, organisme ou forêt, afin de participer à la réalisation du grand projet positiviste, l’édification de la Connaissance universelle. L’élan déclenché par les Lumières atteint son paroxysme dans cette ambition babélienne théorisée par Auguste Comte. L’histoire, ce tissu d’incohérence et de discorde, trouvera sa résolution définitive lorsque l’ignorance aura été terrassée par la Science.
Mais avant même la Grande Guerre, qui portera un sérieux coup à cet idéal en plaçant la science au service du chaos, Strongbow rompt brusquement avec le rationalisme et la méthode positivistes, qu’il juge inappropriés, et reconnaît l’irréductibilité du monde à un quelconque système de pensée. C’est en cela que le Sexe levantin est accueilli comme une hérésie par ses pairs : L’intention de Strongbow, dans cet ouvrage érudit, est de décrire le sexe tel qu’il se pratique au Moyen-Orient, indépendamment de toute considération scientifique susceptible de relier son étude au grand projet de la connaissance universelle. Ce revirement préfigure la désillusion à venir, et la mort de Strongbow au Yémen, en 1914, coïncide avec la fin brutale du XIXe siècle.


« Personne ne constata cette perte, mais Strongbow avait fait sortir d’Europe bien plus qu’une fortune colossale. Il lui avait également dérobé une irremplaçable vision qui découvrait de nouveaux mondes et partait les explorer, un esprit qui se nourrissait de la matière brute des mirages.
Plus jamais l’Occident ne produirait un autre Strongbow. Après lui débarqueraient des délégations et des commissions, des ingénieurs et des garnisons, des fonctionnaires itinérants et des vagabonds voyageant à dos de dromadaire. Ces événements étaient encore à venir, mais la plus grande de toutes les conquêtes avait pris fin, ce type d’expédition qui ne pouvait être lancé que par un homme seul soutenu par toutes les légions habitant son cœur. »

Edward Whittemore, Le Codex du Sinaï, p.113

La rupture de Strongbow avec l’Occident et son rationalisme préfigure la chute d’un édifice positiviste destiné à s’effondrer sur ses propres fondations ; mais ce personnage renvoie d’autant plus à Richard Francis Burton que, sommé de choisir son camp, il abandonne le savoir livresque et la connaissance positive au profit d’une exploration empirique dont le fruit, pour sa meilleure part, disparaîtra avec lui.


L’uchronie dans l’Histoire

EWb.jpg Ce solide ancrage de la fiction dans le réel a pu faire écrire à certains que le Quatuor ne constituait pas une œuvre à part entière ; je pense notamment à l’écrivain Thomas M. Disch, qui reprocha à Whittemore son manque d’imagination. Encore faudrait-il s’entendre sur cette notion d’imagination, qui n’est sans doute pas la même pour un auteur de science-fiction comme Disch, et pour un écrivain tel qu’Edward Whittemore, dont les récits, s’ils font appel au sense of wonder, ne fonctionnent pas selon les recettes traditionnelles de la science-fiction. Dans Camp de concentration, l’un des chefs-d’œuvre de Thomas Disch, qui se déroule dans un futur proche, le poète Louie Sacchetti décrit dans son journal de détenu un univers carcéral où il subit des expéricnces militaires secrètes. Si la présence en filigrane des camps nazis est évidente, le récit ne se limite pourtant pas à la transposition uchronique d’une horreur passée ; en la déplaçant dans l’espace autant que dans le temps, Disch met en évidence la persistance possible de la logique concentrationnaire, bien au-delà du Troisième Reich, comme l’un des principes fondamentaux du fonctionnement de la société américaine. Disch utilise ainsi l’histoire contemporaine comme un support de départ pour une narration située dans un espace et un temps fictifs : il s’agit bien là d’un récit de science-fiction.
Il n’en est pas de même pour Whittemore, qui n’a jamais prétendu au statut d’écrivain de science-fiction, mais dont l’expérience personnelle a pu déterminer les choix littéraires. Agent de la CIA au Japon, puis au Moyen-Orient, Whittemore a été un spectateur idéalement placé, sinon un acteur, de l’histoire politique de ces régions, et en particulier d’Israël. La frontière ne passe pas dans le Quatuor entre l’Histoire réelle et une histoire métaphorique, mais bien entre l’Histoire officielle, celle qu’on a bien voulu divulguer au plus grand nombre, et une histoire confidentielle qu’on a préféré retirer de la circulation, à l’instar des trente-trois volumes du Sexe levantin, considérés comme susceptibles de pervertir les foules. L’imagination de Whittemore se développe donc dans un cadre réel, et non selon le processus habituel de la métaphore créatrice de mondes. Cette démarche singulière ne fait pas du Quatuor un des ces ouvrages autobiographiques où un regard subjectif se dissimule derrière le voile crasseux de la vraisemblance ; car dès les premières pages, nous l’avons vu, il est écarté, voire déchiré sans ménagement. La vraisemblance est du côté de l’histoire officielle, du monde visible qui sert de récit-cadre aux aventures de Strongbow et consorts. L’uchronie se borne donc avec le Quatuor à sa forme la plus réduite, puisqu’elle se joue entre les repères balisés du réel. Cette distorsion n’est finalement pas si différente de celle que Balzac infligea à la France de la Restauration, en y posant comme sur un plateau de jeu ses Vautrin et ses Rastignac ; seulement, l’imagination de Whittemore a produit des fruits plus démesurés encore, dans le cadre d’une Comédie humaine à l’échelle du Moyen-Orient.
La démarche de Whittemore revient donc à substituer à l’histoire véritable une histoire fictionnelle impliquant des personnages fantaisistes. Nous verrons prochainement comment la fiction rejoint la réalité : au bout du compte, le résultat est le même, les événements historiques sortent inchangés du Quatuor ; mais le chemin qui y mène, l’espace traversé par ce chemin, et les personnages qui l’empruntent, eux, sont lourds de sens.

 

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Commentaires

Bon, rien à voir avec la choucroute, mais c'est juste pour dire que j'ai commencé Inversions de Iain M. Banks. Cool non?!

Ecrit par : Bronzino | 16/11/2008

Oui, cool !
je te passerai aussi L'homme des Jeux et l'Usage des Armes, ce sont les deux premiers volumes du cycle de la Culture, et ils sont parmi les plus intéressants. Tu me diras des nouvelles d'Inversions, je ne l'ai pas encore lu.

Ecrit par : François | 16/11/2008

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