31/10/2008

De l'art de déguiser une fiction en documentaire

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Je voudrais parler ici du désormais célèbre Entre les murs de Laurent Cantet, heureux détenteur de la Palme d’Or du dernier festival de Cannes, et peut-être – qui sait ? – bientôt récompensé d’un Oscar. Ce qu’on sait moins, c’est que ce même film place en danger de mort l’ensemble du corps professoral, récemment menacé de pendaison par l’irascible Pierre Cormary, ainsi que l’ensemble des élèves, qu’il a la ferme intention de jeter aux oubliettes. Je voudrais donc, par égard pour mes fragiles vertèbres, et pour éviter un prochain bain de sang à l’échelle mondiale, rétablir de toute urgence la vérité sur ce qu’est devenue la vie entre les murs de nos collèges.
Pour commencer, M. Cormary, comme tout exécuteur public qui se respecte, va un peu vite en besogne. Pourtant, avant d’accomplir son sinistre office, un bon bourreau ne doit-il pas vérifier l’exactitude des faits qui lui ont été rapportés ? Laissez donc là votre planning de la journée, les collègues attendront ; je vous accompagne au MK2 le plus proche, je vous y invite ; après quoi, nous pourrons reparler de tout cela à tête reposée (sans mauvais jeu de mots, puisqu’il s’agit de pendaison).

Nous y voilà. Observez déjà la trogne du professeur, dont on apprendra plus tard qu’il s’appelle François Marin – en réalité, c’est François Bégaudeau himself. Le voilà déjà tout déconfit, avant même d’avoir franchi la porte fatidique. Il a probablement déjà en tête tout ce que cette année scolaire compte d’incidents virtuels. Peu importe. Il boit d’un trait son amertume et son café, et le voilà parti : c’est la rentrée !
Voici maintenant une horde de professeurs, tous plus ou moins dépressifs, dont les discours tendent systématiquement à affirmer qu’ici, dans ce collège, c’est pas de la tarte, qu’on y morfle sévère : voyez ce pauvre monsieur qui ne compte même plus les années qu’il a endurées ici, et cet autre qui essaie tant bien que mal d’enseigner les mathématiques. Quant à la bleusaille que vous voyez là, contente d’être « enfin rentrée dans Paris », elle est la seule à sourire franchement, et pour cause : hors de Paris, c’est bien pire. Accrochez-vous, ça promet : on n’a pas encore croisé un élève.


Passons dans la classe. Les élèves entrent, jetant déjà, avec la négligence caractéristique de leur espèce, un semblant de rébellion subliminale dans le scénario. Vous n’avez pas remarqué ? François Marin a instamment prié un élève d’enlever son haut-de-forme ; le pithécanthrope s’est exécuté, docile, mais voilà qu’un échalas passe sous ses yeux, la casquette fièrement posée sur un coin de sa caboche sans doute vide. Le professeur le regarde entrer sans rien dire ; il sait peut-être que s’il interpelle l’énergumène, il lui sautera à la gorge sans ménagement. Mais ici j’invente, j’exagère, j’interprète, et rien ne me prouve que Laurent Cantet ait sciemment vissé cette casquette sur cette caboche dans cette intention précise. Je reviendrai à ce problème d’interprétation de l'image. Toujours est-il qu’une fois entré dans la salle de classe, le forcené potentiel n’a toujours pas ôté sa casquette.
Au bout de quelques minutes, l’affrontement qui couvait démarre : une élève refuse catégoriquement d’écrire son nom sur un cavalier afin de permettre à tous de la connaître, sous prétexte que François Marin l'avait déjà comme élève l'année précédente. Après quelques secondes de tension, le professeur s’avère être le principal fautif : il a oublié d’écrire son nom au tableau. Une première fois, on nous suggère – et ce n’est certainement pas une coïncidence – que l’inconséquence des élèves n’a d’égal que celle de leur professeur, qui n’a manifestement aucune idée préalable du déroulement du cours ; il improvise gaiement. Il faut dire que le contraire serait fâcheux pour le suspense.


Ce n’est d’ailleurs pas un hasard non plus si la plupart des séquences filmées en classe, dans la suite du film, ne sont pas à proprement parler des cours, mais des « heures de vie de classe » durant lesquelles les élèves peuvent effectivement s’exprimer sur ce qui se passe au collège ou ailleurs. On l’aura compris, sans qu’il soit nécessaire d’aller plus loin dans le détail du déroulement d’Entre les murs (je vous épargne la passionnante controverse autour de la Coupe d’Afrique des Nations, le conseil de classe perturbé par les deux déléguées sans la moindre réprimande, et le conseil de discipline où l’élève concerné traduit tout à sa mère qui ne parle pas le français) : le visage qu’offre le collège, dans ce film, est calamiteux. Bien sûr, cela n’a rien de surprenant, étant donné le besoin que nous semblons éprouver de noircir au maximum le tableau de l’éducation, comme pour nous dédouaner par avance de l’avenir catastrophique qui nous attend.


Au risque de décevoir mes compatriotes, je pense qu’il est temps de rappeler que le collège n’est pas un lieu si spectaculaire, et qu’il s’agit plutôt d’un endroit où les élèves apprennent à maîtriser des notions et des compétences. N’oublions pas que le sens du collège réside essentiellement dans ces séances d’apprentissage, si étrangement absentes du film de Laurent Cantet. Car même lorsque les élèves travaillent, dans la classe de François Marin, ils n’apprennent rien ; ils ne font que ressasser ce qu’ils savent déjà sur leur propre compte, comme les gros abrutis autotéliques qu’on voudrait apparemment qu’ils soient, et qu’ils ne sont jamais, en aucun cas.
C’est d’ailleurs toujours en marge de ce contexte d’apprentissage que survient la violence, clairement provoquée ici par le professeur qui déstabilise la classe en insultant ses élèves sous le coup de la colère – faut-il encore rappeler ici que le métier de professeur implique un minimum de professionnalisme et de maîtrise de soi ? Ou bien le choix de l’incompétence crasse du professeur est-il à mettre sur le compte de la nécessité pour le réalisateur de dynamiser son film ? Pour ma part, j’y vois un parti-pris contestable qui fait du professeur un élément totalement irresponsable de la classe, au même titre que l’élève.

On me répondra peut-être qu’il ne s’agit que d’une fiction, et que mon analyse relève de l’interprétation subjective ; mais le palimpseste, au cinéma comme en littérature, a ses limites, qui sont celles du texte et du scénario. J’ai déjà parlé du choix des scènes, en particulier dans la classe. Venons-en à l’usage bien particulier que le réalisateur a fait des techniques cinématographiques, et qui relève à mon sens du trompe-l’œil idéologiquement orienté.
Je pense avoir suffisamment montré combien ce film correspond à un point de vue singulier sur l’enseignement en France ; pourtant, chaque scène évoque le documentaire par le choix d’un éclairage et de couleurs ternes, ainsi que par l’absence de musique de fond, voire de cadrage bien défini ; cette non-esthétisation délibérée de l’image, ce degré zéro apparent du style relève bien évidemment de la stratégie stylistique consciente, et vise clairement à présenter chaque événement filmé comme un fait brut, à l’imposer comme tel, ce qui fonctionne apparemment très bien. Tout est mis en œuvre pour qu’on oublie la présence de la caméra dans la classe, le déroulement d’un scénario prédéfini, et surtout le rôle joué par les élèves, forcément différent de leur comportement ordinaire en cours.


Toutes proportions gardées, Entre les murs repose sur le même principe que la télé-réalité : il s’agit bien, dans les deux cas, de donner l’impression au spectateur qu’il se passe réellement quelque chose, alors que tout est jeu fictionnel. Il n’y a rien de plus authentique en apparence, rien de plus faux en réalité qu’une conversation intime filmée en gros plan dans Secret Story, ou qu’une violente dispute entre élève et professeur dans le film de Cantet. La manipulation réside précisément dans cette confusion entre la forme documentaire et le fond fictionnel, et cette manipulation n’est pas anodine, puisque c’est sur cet effet de réel que repose tout entière la crédibilité et l’efficacité de ce film, dont le but était, selon les propres termes de Laurent Cantet, de « montrer de petits moments dans la vie d’une classe ». Eh bien, si tel était réellement le projet, ce dont je ne doute pas une seule seconde, je pense être en mesure d’affirmer que c’est raté.

Commentaires

Débat ouvert, donc.

J'attends la réponse d'Olivier, qui nous expliquera sans doute en long, en large et en travers l'indépendance de l'oeuvre par rapport à toute idéologie, la scission entre littérarité et littéralité...^^

Miam!

Ecrit par : Bruno | 01/11/2008

Non François, tu n'es en mesure de rien du tout, du moins pas plus que n'importe qui : un flic n'est pas mieux placé pour juger de la réussite d'un polar !... Entre les murs ne prétend nous montrer tout ce qui se passe dans un collège, et encore moins faire preuve d'exemplarité ! Quelle drôle d'idée. Il nous montre des fragments, et les assemble pour faire sens. Télé-réalité, dis-tu ? Ô que tu te trompes ! Au contraire, en les faisant jouer, Cantet obtient des jeunes une certaine vérité sur ce qu'ils sont vraiment. Mais inutile de m'étendre pour le moment : je te laisse découvrir ma propre lecture du film, évidemment très différente :
http://findepartie.hautetfort.com/archive/2008/11/01/entre-les-murs-de-laurent-cantet.html

Ecrit par : Transhumain | 01/11/2008

Euh... l'analogie avec le flic jugeant de la réussite d'un polar est bancale (sauf si le flic prétend n'aimer des polars que si ceux-ci restituent parfaitement sa vie à lui, un peu comme les films d'Olivier Marchal...).
AMHA.^^

Ecrit par : Bruno | 01/11/2008

Mais oui, précisément, Bruno a raison. Au risque de me répéter, le but de ce film, qu'on le veuille ou non, est explicitement de montrer ce qui se passe EN REALITE au collège. En toute rigueur, je te confirme donc que je suis en mesure de répondre que ça ne se passe pas comme ça. Il y a eu un choix, une sélection bien précise de la part des réalisateurs, pour en arriver à un pseudo-documentaire fondé sur des faits à la fois parcellaires et erronés.
Quant à ton idée selon laquelle "en les faisant jouer, Cantet obtient des jeunes une certaine vérité sur ce qu'ils sont vraiment", j'attends de voir ce que tu en dis précisément sur ton blog, mais je suis d'emblée très dubitatif ! J'ai clairement eu le sentiment que le comportement de la plupart des élèves, dans ce film, était surfait.

Ecrit par : François | 01/11/2008

Au contraire, cette classe me paraît très conforme à certaines classes réelles... Je te dis que tu n'es pas forcément mieux placé que d'autres : as-tu enseigné à Dolto ? Ou à Evry, à Grigny ? La transhumaine, m'a confirmé qu'elle avait retrouvé avec Entre les murs l'ambiance qui était celle de ses classes au collège. Et pour cause : les 25 élèves du film ont été recrutés dans un collège voisin de celui où le film a été tourné. Si le réalisateur et Bégaudeau dirigeaient les débats, ils ont 170 heures de rushes, qui leur ont permis de capter des comportements authentiques. C'est en cela que le film a un caractère documentaire plus marqué que la plupart des autres fictions (tout film a un caractère documentaire plus ou moins marqué, de même que tout documentaire n'est pas du réel mais déjà de la repréentation). Mais c'est quand même une FICTION, qui implique effectivement de faire des choix, de montrer tel ou tel moment plutôt que tel autre, de ne pas montrer comment ça doit se passer partout, parce que ça n'existe pas, mais comment ça se passe dans ce collège-ci, avec ce prof fictif-ci, et ces élèves fictifs-là ! Quelle que soit la facture du film, Cantet n'a nullement l'obligation de montrer tout ce qui se passe dans une classe. Bégaudeau ne donnait pas cours, il jouait ! Cantet n'est pas entré dans une classe qu'il entendait filmer, il en a recréé une, et a suivi un scénario préexistant. Ah !

Ecrit par : Transhumain | 02/11/2008

Aaaah ! Non mais !
Pour information, la classe dont j'avais la charge l'an dernier avait un profil très similaire : la plupart étaient des enfants d'immigrés, ils venaient tous du même établissement ZEP, et ils étaient bien souvent en échec scolaire car tous redoublants, voire multi-redoublants... Et le collège Pablo Neruda d'Evreux ressemble trait pour trait à un établissement difficile de région parisienne.
Quoi qu'il en soit, quand je te dis que ça ne se passe pas comme ça, je parle moins du comportement des élèves que du déroulement même du cours. Car même si Bégaudeau joue, il joue un cours. Par ailleurs, j'ai bien compris tout ce que tu me répètes là ; c'est une fiction, bien entendu, OK. Ce n'est pas le problème, et tu le sais très bien. Le problème est que cette fiction prétend avoir une efficacité réelle, qu'elle prétend mettre en évidence quelque chose d'existant, non sur le mode habituel de la métaphore, en utilisant les ressources de la fiction, mais en tentant de s'inscrire directement dans la réalité, en recréant artificiellement des faits, en essayant de s'imposer au même titre qu'un document. Et ce n'est pas la quantité des heures de "rush" qui peut arranger les choses : la confusion est à la racine, au fondement même du film. Par exemple, je suis intimement persuadé qu'Esmeralda n'aurait pas cherché à faire son intelligente en prétendant avoir lu La République de Platon, qui soit dit en passant est incompréhensible pour un bon élève de terminale, s'il s'était agi d'une véritable situation de cours, sans caméra... à moins évidemment qu'elle n'ait fanfaronné que sur les instructions de Bégaudeau et Cantet, ce qui est encore plus ridicule.

Mais je me répète encore, tu as bien compris ce que je voulais dire, et je crois bien que nous ne serons jamais d'accord là-dessus, à moins que l'un de nous ne sorte enfin de son cyberchapeau l'argument magique ! En revanche, je te concède volontiers que c'est ma propre situation de professeur qui détermine mon jugement sur ce film...
Fichtre.

Ecrit par : François | 02/11/2008

Foutredieu ! Tu as tort ! Et moi raison ! Tu ne juges pas le film, mais une posture que prendrait le film, mais là encore tu te trompes : Esmeralda n'est pas en situation réelle, elle est dans un film. C'est dingue, ce procès ! Idem pour Bégaudeau. Le cinéma n'est pas la littérature. Tu ne peux opposer des procédés métaphoriques et des procédés documentaires : un film, qu'il soit fiction ou doc, est déjà une représentation d'un réel, mais dans une fiction, c'est une représentation de représentation : dans les deux cas il y a mise en scène, filmage de VRAIES personnes, qui jouent ou essaient d'oublier la caméra. Doc ou fiction, la caméra est là et modifie le comportement.

Ecrit par : Transhumain | 03/11/2008

Oui, la caméra modifie le comportement dans le documentaire également, bien sûr ! Et c'est précisément pour cette raison, entre autres, qu'aucun documentaire filmé n'est pleinement objectif ; ces films n'ont donc pas réellement valeur de documents.
Encore une fois, mes griefs contre ce film sont de l'ordre du procès d'intention : ils concernent l'idéologie qui y transparaît. Je comprends donc tout à fait qu'Entre les murs t'ait plu, et j'espère bien qu'à l'inverse, tu as compris pourquoi il m'avait déçu.

Car il ne sert à rien de nier que le film "prend une posture" ; quoi qu'on en dise, il correspond à un discours qui, même s'il est plus complexe que ce qu'on a l'habitude de voir ou d'entendre sur le monde de l'éducation, reste clairement déchiffrable. Au-delà de l'infinité des interprétations possibles, il y a le sens premier du film, qui même s'il relève de l'implicite, est toujours présent - d'autant plus dans un film de ce genre.

Enfin, je voudrais tout de même préciser que ma position, tout au long de notre petit débat, n'a jamais été forcée, et que si je ne me range pas à ton avis, c'est que je suis sincèrement convaincu, en dépit de tous tes arguments, que mon interprétation est viable. Mais pour la dernière fois, je reconnais sans peine que mon point de vue n'est pas moins subjectif que celui des sieurs Cantet et Bégaudeau... Je pose donc mon joker "déformation professionnelle". ;-)

Ecrit par : François | 05/11/2008

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