30/10/2008
Three Views of a Secret

Edomites et Jébuséens de tout poil, je vous invite expressément à vous terrer au plus profond de vos huttes ancestrales, après avoir soigneusement calfeutré la porte et retiré tout ornement de vos façades terreuses : plusieurs millénaires après son premier passage dans la Ville Sainte, Shalmaneser le Poussif ramène entre vos murs l’Assyrien farouche, celui-là même qui aiguise ses dents à la pointe de la sagaie, et dont les yeux peints laissent présager un massacre sans discernement.
La raison de son retour ? Eh bien, pour commencer, Shalmaneser est en vacances ; il peut donc s’adonner à nouveau à son passe-temps favori. Et surtout, il a enfin trouvé pour son cheval de bataille un nom convenable : Three Views of a Secret. Moult appellations lui avaient été proposées pour ce fier bucéphale par ses conseillers turfistes, mais c’est finalement celle-ci qui a été retenue, bien qu’elle ait déjà été utilisée par un perfide anglophone. Devant l’incompréhension générale provoquée par ce choix, une courte explication liminaire s’impose.
Three Views of a Secret est sans doute l’une des compositions musicales les plus abouties des ces trente dernières années. Son auteur est le bassiste Jaco Pastorius, qui participa au groupe Weather Report aux côtés, notamment, de Joe Zawinul et Wayne Shorter. Ce beau titre, enregistré pour la première fois en 1980 par Weather Report dans l’album Night Passage, prend sens dans la partition elle-même, puisqu’elle développe tour à tour trois thèmes liés entre eux sur le plan de l’harmonie et du rythme ternaire, mais clairement identifiables par leur tonalité et leur intensité singulières. L’œuvre tout entière, qui présente ce visage à la fois unique et multiple, renvoie de manière assez évidente, même si cette référence n’est pas consciente, au symbole de la Trinité ; elle contient également en filigrane l’idée selon laquelle la vérité, à jamais inaccessible de front, ne peut être appréhendée qu’à travers ce triple regard englobant : majeur, mineur, diminué.
La trinité propre à ce blog jusqu’à présent ébauché est plus large. La voici dans son plus simple appareil : littérature, musique, philosophie. Chacun de ces trois thèmes est présent depuis la naissance de Shalmaneser ; ils s’alimentent mutuellement, la philosophie sous-tendant l’étude littéraire, qui elle-même ouvre sur l’analyse plus précisément musicale des textes. A l’inverse, des musiques pourront être abordées sous l’angle de l’étude littéraire ou linguistique, comme je l’ai fait ailleurs autour du jazz, et comme je viens de le faire très rapidement à propos de la composition de Pastorius, qui d’ailleurs renvoie également à la philosophie, dans la mesure où elle peut être interprétée comme un hymne involontaire à la phénoménologie. Le Secret serait alors ce phénomène saisissable uniquement par l’angle de vue singulier qui ferme l’accès à sa nature propre, et la méthode reviendrait à démultiplier la perspective de manière à saisir au moins trois dimensions du phénomène.
Je n’irai pas jusqu’à affirmer que Jaco Pastorius a fréquenté assidûment les ouvrages de Husserl ou de Merleau-Ponty ; mais force est de constater que la musique épouse le mouvement que la pensée imprime au monde (à moins que ce ne soit l’inverse), et qu’en certains points de son histoire cette coïncidence devient explicite. La littérature, quant à elle, investit bien un espace où la musique rejoint la pensée, et cette jonction parfois négligée, souvent oubliée, cette force qui crée la cohésion du texte et de ses images à partir de deux entités distinctes, porte le nom de style.
Voici donc, pour vous faire patienter jusqu’au prochain texte, probablement consacré au Quatuor de Jérusalem d’Edward Whittemore, deux versions de ce fameux Three Views of a Secret : la première, dirigée par Jaco Pastorius lui-même, a été enregistrée en 1981 pour son album Word of Mouth ; c’est la version de référence. La seconde est le fait du Zaïti Acoustic Quartet (Adrien Moignard, Mathieu Chatelain, Cédric Ricard, Jérémy Arranger), qui a fait paraître il y a quelques mois son magnifique premier album, Still Time.
15:56 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, philosophie, musique, pastorius, husserl, phénoménologie, shalmaneser



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