08/08/2008

Tim Powers, Les Voies d'Anubis

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Trêve de plaisanterie, donc.

C’est en suivant le conseil avisé de Stéphane Beauverger, auteur d’une superbe trilogie commentée sur ce blog et du très attendu Déchronologue, que je me suis procuré Les Voies d’Anubis, roman qui fit la renommée de Tim Powers, écrivain féru de littérature anglaise, qu’il enseigne d’ailleurs dans sa Californie natale. Dans son escarcelle, on trouve onze romans, dont les deux derniers, Les Puissances de l’invisible et À deux pas du néant, ne sont pas les moindres, et six recueils de nouvelles, le tout publié aux Etats-Unis entre 1976 et 2006. La plupart de ses œuvres utilisent les ressources de l’uchronie dans le but manifeste de faire du nouveau avec de l’ancien, c’est-à-dire de dépoussiérer, par le truchement de la remontée du temps, les vieilles momies des écrivains britanniques qu’il affectionne. Bien que son œuvre s’infléchisse désormais du côté du roman d’espionnage – Les Puissances de l’invisible s’inspire de John Le Carré –, l’écriture de Powers ne semble jamais s’éloigner tout à fait de cette thématique désormais courue du voyage dans le temps. Son dernier rejeton, À deux pas du néant, qui tire profit de quelques trous dans la biographie officielle d’Albert Einstein, a pour enjeu principal la maîtrise du temps comme arme dans le cadre d’une guerre froide uchronique.

b46f776b4f5f75aaea6dd90c8e4bb96d.jpgRésumons l’intrigue : nous sommes en 1983. Brendan Doyle, professeur de littérature, est à la fois le biographe du célèbre poète britannique Samuel Coleridge, et celui d’un écrivain bien plus obscur et mystérieux, William Ashbless. Désabusé par les échecs successifs et la perte de son épouse, il noie ses remords dans l’alcool – jusqu’ici, rien d’anormal. Mais voilà qu’un savant et homme d’affaire de renom, dont les découvertes sont sujettes à caution, le contacte pour accompagner un petit groupe d’amateurs de poésie… à une conférence tenue par Samuel Coleridge en 1810, dans une auberge londonienne. Bien entendu, les voyageurs arrivent à bon port ; évidemment, Brendan Doyle, kidnappé par de mystérieux bohémiens, ne parvient pas à revenir en 1983 avec les autres ; le voilà engoncé dans l’Angleterre du XIXe siècle et, pour comble de malheur, ligoté dans un camp tsigane dont le chef, un certain Dr Romany, veut tout savoir sur le voyage effectué quelques heures plus tôt. Il va de soi que notre héros n’en sait pas grand’chose ; il parvient donc à s’échapper du camp, et mène une vie de fugitif, traqué par deux magiciens étrangement férus de culture égyptienne, dans un Londres surpeuplé, gangrené par le crime ! Puis Doyle, à la recherche du véritable William Ashbless, finit par s’apercevoir que l’étrange auteur des hermétiques Douze heures de la nuit, ami de Byron et de Coleridge, n’est autre que lui-même… Il lui faudra donc calquer sa vie sur celle d’Ashbless, réécrire des œuvres qu’il a lues deux siècles plus tard, et découvrir les secrets que cette vie dissimule.

En dépit de l’aspect conventionnel de ce type de narration, il y a davantage d’intérêt à lire un roman comme Les voies d’Anubis qu’à s'empiffrer de pop-corn devant les exploits de McFly et consorts, dans la mesure où c’est le rapport de l’écrivain américain à la littérature qu’il met en scène. Les Voies sont davantage qu’un divertissant voyage dans le temps dont l’intérêt serait d’échapper à l’impossibilité contemporaine, dont parle notamment Julien Gracq dans La littérature à l’estomac, d’un authentique héroïsme. Il ne s’agit pas non plus d’un roman historique où il s’agirait de se familiariser, entre deux grilles de mots croisés, avec les costumes et la gastronomie pittoresques de l’Angleterre post-élisabéthaine (avec une mention spéciale « frissons garantis » au Londres de Charles Dickens et de Jack l'Éventreur) pour mieux briller dans les dîners mondains. À l’exactitude nécessairement contrefaite du roman historique, Tim Powers substitue un monde qui n’est plus régi par les mêmes lois physiques ; en ce sens, la présence de la magie dans le récit ne relève plus, comme dans une bonne partie des ouvrages de Fantasy, d’un embellissement gratuit et quelque peu racoleur. Elle souligne la frontière qui sépare Les Voies d’Anubis du domaine du vraisemblable.
L’univers dépeint par Powers a sans doute encore moins à voir avec le Londres de 1810 que celui de Giono n’a de rapport avec le Midi dans Un Roi sans divertissement. On y croise des magiciens montés sur ressorts ou échasses afin d’éviter tout contact avec la terre, leurs adversaires de la confrérie d’Antée qui, à l’inverse, doivent être reliés au sol pour y puiser leur magie protectrice, des farfadets voguant sur la Tamise à bord de coquilles d’œufs, des humanoïdes à tête de crapaud. On y assiste à d’étranges forfaits perpétrés par Joe Face de Chien, un homme capable d’échanger son corps contre un autre, plus vigoureux et moins velu, mais qui se couvre en quelques jours d’une épaisse toison, l’obligeant à investir une nouvelle enveloppe corporelle, sans que ce cercle meurtrier puisse jamais trouver sa fin ; le tout sur fond de guerre occulte entre l’Occident et une poignée de nostalgiques qui tentent d’éveiller les dieux de l’Egypte antique pour rendre son ancienne suprématie à leur nation.
On le voit, Tim Powers n’a pas lésiné sur les effets propres au merveilleux, qui confèrent au récit une truculence parfois lourde, à moins que la traduction n’y soit, comme souvent, pour quelque chose. Cependant, ce trop-plein de merveilleux ne doit pas occulter l’intérêt de l’intrigue principale, qui fait coïncider la vie d’un écrivain avec celle de son biographe contemporain, réalisant ainsi dans le récit l’irréalisable fantasme de l’historien de la littérature ; et la surcharge invraisemblable des êtres magiques qui peuplent le récit n’est peut-être là, dans le prolongement du voyage temporel initial, que pour rappeler constamment l’impossibilité d’une telle coïncidence.
En somme, Powers a surtout trouvé avec Les Voies d’Anubis un moyen d’explorer une nouvelle fois les grands textes qu’il affectionne ; je me demande même si le récit entier n’est pas un prétexte à l’interprétation de l’œuvre de Coleridge, si elle ne se résume pas à une tentative pour la faire revivre. Ainsi, au détour d’un chapitre, Coleridge, fait prisonnier par le redoutable Horrabin, voit comme dans un rêve ce décor irréel peuplé de créatures grotesques, et se croit plongé dans son propre inconscient ; et Ashbless, qui entend le poète divaguer à voix haute, jubile en reconnaissant dans ce rêve éveillé les prémices d’un texte particulièrement obscur lu deux cents ans plus tard par Brendan Doyle, et du même coup par Tim Powers. Le héros, dans Les Voies d’Anubis, n’est autre que la figure de l’auteur lui-même qui, par le truchement de Brendan Doyle, interprète l’œuvre de Coleridge comme jamais il n’aurait pu le faire dans un essai critique. En fin de compte, l’intertexte prend le pas sur le texte, l’auteur sur le narrateur ; et Les Voies d’Anubis réussissent le coup de force de faire oeuvre à la fois du côté du discours métalittéraire et du côté de la littérature.
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Commentaires

Merci François ! Et hop ...encore un livre de plus sur ma liste à acheter !!!

Faudrait que j'ouvre une libraire spécialisée ! Cela me coûterait moins cher ! Au Québec, ils les vendent près du double ! ou alors faut que je fasse venir amis et famille avec des bagages supplémentaires !

Ecrit par : Ultimo | 08/08/2008

Merci Ultimo !
Sinon y'a pas de bouquinistes au Canada ? Je connais un super bouquiniste canadien, mais à Paris (rue de la Parcheminerie, ça ne s'invente pas !).
Quoi qu'il en soit, je pense que tu devrais profiter de ta situation géographique pour te procurer la version originale de ce livre (The Anubis Gates), la traduction française me semble un peu embrouillée.
Bref, de mon côté, la rentrée approche à grands pas, je suis obligé d'interrompre mes lectures et mes comptes-rendus en cours... A bientôt.

Ecrit par : François | 27/08/2008

Du nouveau!
Du nouveau!

Allez, Shalmy, faut écrire quelque chose!!

(comment ça, tu es débordé? je ne veux pas le savoir!)

Ecrit par : Bruno | 15/10/2008

En fait, mes notes sur Whittemore n'attendent plus qu'une petite mise en forme pour être publiées ici ; mais ça représente déjà pas mal de temps. Patience, mes agneaux, les nouveautés sont pour la Toussaint !
(En revanche, Eddy est toujours en congé, je n'ai aucune nouvelle).

Ecrit par : François | 17/10/2008

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