06/08/2008
Advienne que pourrave, par Eddy Fiente : chapitre II
Ezra était encore perdu dans ses pensées tandis que le lave-vaisselle faisait ronronner sa pompe à vinaigre. Habituellement, il était impossible d’aligner deux idées cohérentes lorsque la machine tournait, diffusant dans la capsule familiale une odeur rance, et l’on finissait par renoncer. Mais cette fois, Ezra n’entendit pas le crissement lancinant des valves et rouages oxydés, pas plus qu’il ne sentit l’âcre effluve mêlé de remugles d’égoût qui pénétrait sa narine gauche (un rhume bouchait la droite) et lui arrachait malgré lui des larmes amères.
- Tu viens, P’pa ? C’est l’heure de la télé.
Il prit une profonde inspiration. Nous y voilà, la télé. Ezra n’avait même plus le courage de regretter chaque soir l’époque où la télévision n’était pas encore obligatoire et où les livres étaient autorisés. Il aurait bien relu ce volume magistral d’Enid Blyton qu’un universitaire lui avait offert autrefois ; il aurait fallu s’en débarrasser si un incendie n’avait pas détruit le foyer de ses parents avec tout ce qu’il contenait (ce jour-là, Ezra n’avait dû son salut qu’à une convocation au L.P.O. – laboratoire de prélèvement d’organes).
- Papa, grouille, pleurnicha un marmot à son oreille. Si tu viens pas à l’heure, un voisin va nous dénoncer, et alors on sera sur la Liste Noire du consortium ! Je veux pas qu’on m’envoie sur Mercure !
- Allons, allons, personne ne t’enverra sur Mercure, p’tit gars. C’est des histoires…
- Non ! Dans ma classe, une fille a été envoyée là-bas, en station de correction !
- Et qu’est-ce qu’elle a fait pour mériter ça ?
- Elle a fait dire à un personnage de sa rédaction qu’il était contre la société de consommation. Moi, je veux même pas savoir ce que c’est !
Ezra sortit de sa torpeur et partit d’un rire tonitruant. Malgré l’apathie qui progressait de génération en génération, les enfants l’étonnaient toujours par leur audace. Enfin calmé, il se tourna vers son fils qui faisait de son mieux pour avoir l’air de trépigner :
- Allons-y.
La télévision trônait, comme dans chaque foyer, au centre du petit séjour. Sa forme cylindrique évoquait celle d’un rouleau de papier toilette et baignait l’ensemble de la pièce d’une phosphorescence bleutée. Autour du tube, une phrase tournait lentement, comme en lévitation : PRENEZ PLACE.
-Voilà, voilà.
Ezra eut le temps de se tourner légèrement vers le hublot et d’entrevoir la rue fumante où l’averse s’était tarie, avant le chargement du message de réprimande : VOTRE ATTENTION EST REQUISE ! Il ravala sa moue réprobatrice afin d’éviter une alerte-dissidence de niveau 2, et se renfonça dans son fauteuil, seul élément véritablement confortable, et cependant inamovible, de la capsule familiale.
Un visage poupin se déploya sur le tube et s’adressa aux téléspectateurs sur un ton agressif : « Achetez NARCOSYL™ et abusez-en ! Avec NARCOSYL™, vous dormirez d’un sommeil sans fioritures, et pour longtemps ! Les contrevenants s’exposent à des poursuites judiciaires ou à des représailles armées selon l’état d’engorgement des tribunaux et prisons. C’était un message du Ministère de la Santé Publique. »
Une voix suave prit le relais tandis qu’une plage de sable fin s’étendait à perte de vue sur l’écran cylindrique : « Pour votre bien-être, BerluSony™ a conçu une merveille de technologie : Chrom Child, le tout premier cyborg à usage domestique. Qui s’occupe de la maison pendant votre séjour au Club Aral ? Qui fait la cuisine quand Bobonne est sur les rotules ? Qui prend l’apparence de vos enfants pour aller à l’école à leur place pendant qu’ils se prélassent chez vous, et leur ramener l’enregistrement in-té-gral de la journée ? Chrom Child peut faire tout cela, et bien plus encore : si vous aviez une pelouse, il pourrait la tondre et en arracher les mauvaises herbes d’une main aussi sûre que celle d’un expert de la Police Génétique. Chrom Child est garanti sans conscience de soi ; Chrom Child est intégralement recyclable ; Chrom Child est intégralement formidable. Alors, n’hésitez plus : adoptez Chrom Child ! »
Les enfants étaient médusés ; et, alors qu’une voix caverneuse à souhait répétait le slogan (« Chrom Child, intégralement formidable »), Jacqueline, méconnaissable, peinait visiblement à contenir son enthousiasme, griffant compulsivement ses accoudoirs, la bave aux lèvres. Enfin le spot publicitaire s’acheva, et Jackie fit exploser dans la pièce un tonitruant « J’achèèèèète ! » Le robot à l’écran tourna son visage sans expression vers elle ; ses babines bioniques se retroussèrent et ses bras chétifs se tendirent en signe de gratitude. Ezra ouvrit la bouche pour protester, mais sa femme l’interrompit d’un geste péremptoire :
- Ah non, tu ne vas pas t’y mettre ! Hors de question, connard ! J’achète ce que je veux, et toi tu la fermes ou je demande le divorce tout de suite !
Il y avait une telle violence dans sa voix qu’Ezra, pris de court, fut brutalement jeté contre le dossier de son fauteuil, comme sous l’effet d’un coup de massue. Il ne pouvait strictement rien faire pour empêcher cette abomination d’investir la capsule. Le droit à l’achat était inscrit au rang des libertés inaliénables dans la Constitution Universelle. S’il avait le malheur de s’y opposer, Jackie remplirait un bon de Divorce Unilatéral Immédiat et serait en mesure de le jeter dehors. Qui offrirait l’hospitalité à un divorcé pour opposition à l’achat (D.P.O.A.) ? Lui-même s’y refuserait, par peur des représailles miliciennes. Il serait banni à jamais de la communauté et périrait à la première pluie, comme Pulco. Il s’efforça de tourner vers Jackie un regard jovial. Elle procédait au paiement.
« Veuillez positionner le code-barre situé derrière votre nuque face à l’appuie-tête de votre fauteuil. Avertissement : si votre compte se révèle insolvable, une décharge électrique létale vous sera administrée dans les plus brefs délais, afin de procéder au remboursement de la dette par la vente de vos organes en ligne. Les modalités d’envoi seront transmises à… Paiement accepté. Nous vous remercions de votre confiance. Sachez qu’il vous reste suffisamment de liquidités pour vous procurer l’indispensable BartleBull, le chien de garde qui sélectionne vos invités selon leur patrimoine génétique ! »
Jackie valida l’achat du Bartlebull d’un geste sec qui trahissait son euphorie. Elle peut continuer comme ça jusqu’au matin, pensa Ezra. Et le mois prochain, je ne donne pas cher de mon pancréas.
Un soudain ronflement de musique symphonique interrompit Achatélé, et Ezra soupira d’aise en voyant apparaître à l’écran la pulpeuse speakerine. Son pancréas s’en tirait à bon compte.
« Madame, Monsieur, veuillez pardonner notre incursion dans votre programme favori, et soyez certains que nous irons au fait, afin de vous permettre de reprendre vos achats le plus rapidement possible. Un homme âgé de vingt-sept ans, cheveux bruns, pilosité prononcée, taille un mètre soixante-quinze, répondant au nom de Pulco Bratislav, est activement recherché par la Milice de votre secteur. Il s’est enfui de son domicile il y a maintenant vingt-deux minutes et quarante secondes, après avoir arraché sa puce sous-cutanée et effacé son code-barre par un moyen encore inconnu. Si l’on ajoute à ces crimes le manquement à l’Heure Télévisuelle Vespérale, M. Bratislav a ainsi cumulé trois délits aussi volontaires qu’impardonnables. Souhaitons donc que l’averse ait eu raison de sa folie furieuse. Le secteur reste en état d’alerte jusqu’à ce que son décès soit établi. Tous les témoignages sont les bienvenus. Les familles disposant d’armes de longue portée sont invitées à faire feu sur tout intrus dans leur champ de vision. Nous vous remercions de votre attention, et vous souhaitons une édition d’Achatélé des plus émoustillantes. »
- On s’en fout de Pulco, gémit le petit dernier, nous on veut consumer !
à suivre...
15:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : eddy fiente, science-fiction, pastiche, anticipation, advienne que pourrave, post-apocalyptique


Commentaires
La tendance "flaubertienne" d'Eddy s'est-elle estompée ou a-t-il du travailler d'arrache-pied cette nuit ?
Toujours aussi "émulsifiant" cette prose de Fiente
Consumons donc ...surtout en cette regrettable date "anniversaire" d'Hiroshima ...
Merci pour cette interlude dans ma plate et pluvieuse journée !
Ecrit par : Ultimo | 06/08/2008
Pas de quoi, Ultimo, vraiment !
Disons qu'Eddy s'est mis au travail hier aux alentours de 1h30 P.M. et qu'il m'a envoyé sa version définitive à 14h15 ! Si on a du mal avec la manière anglo-saxonne de donner l'heure, ça peut faire long, très long.
"Emulsifiant", je lui dirai, ça devrait lui plaire.
Ecrit par : François | 07/08/2008
Lacho Divès.
très stylé.
Ecrit par : Bronzino Chenacripant | 07/08/2008
Merci Pral !
Tu m'écris la suite ? Eddy part en congé prochainement.
A +
Ecrit par : François | 07/08/2008
Les commentaires sont fermés.