29/07/2008

Advienne que pourrave, par Eddy Fiente

Les louanges qui ont suivi la publication ici même du premier texte d’Eddy Fiente m’ont incité à vous fournir un aperçu plus conséquent de l’œuvre de cet écrivain prolixe, mais encore peu connu en-dehors du milieu de la Science-Fiction française. Avec ce feuilleton haletant, notre artiste de la plume revient enfin à la veine post-apocalyptique qui fit sa renommée auprès de celles et ceux qui le connaissaient déjà.

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-I-
 
CATABASE 

   
    Une question taraudait Ezra Azerty depuis l’aube sulfurique qui s’était levée quelques heures plus tôt sur la plaine de Ry-Bambel : si les hommes du XXIe siècle avaient su ce qui les attendait, auraient-ils agi autrement ? Il soupira. À quoi bon ? pensa-t-il alors que le nuage verdâtre qui dérivait à des kilomètres au-dessus de sa tête se teintait d’un jaune fluorescent parcouru de nervures pourpres.
    - Ça sent la pluie de soude caustique, cria le vieux Pau-Peï du haut de son échafaudage, une pipe de gruyère entre ses dents sporadiques. Et il ajouta à la ronde :
    - Sortez la plomberie !
    C’est un des rares bons côtés de la pollution millénaire que nous subissons, songea Ezra. Plus besoin de Destop. Il se détourna de l’impasse de Pau-Peï pour se diriger à grands pas vers sa cabine. Mieux valait ne pas s’attarder sous le nuage ; les gouttes creuseraient probablement leurs galeries jusqu’à deux mètres de profondeur, élevant des volutes de fumée toxique au-dessus du sol poussiéreux et stérile de la colonie.
   
    Tout de même, certains avaient fait leur possible pour multiplier les avertissements, quelques auteurs de Science-Fiction par exemple, qui savaient, eux. Mickey Trois Dés, aussi. Et c’est pas rien de le dire… On écoutait cette chanson en boucle dans toutes les cellules, depuis la Grande Catastrophe de 2023. C’était sans conteste le plus beau chef-d’oeuvre de l’art prémonitoire. Tu vas pas mourir de rire… Là, par contre, force était de constater qu’ils s’étaient plantés, du moins en partie : les émanations de protoxyde d’azote issues du sous-sol infecté étaient la première cause de décès dans cette région. Les gens commençaient par pouffer sans raison, puis s’écroulaient au sol, euphoriques, et se convulsaient jusqu’à ce que mort s’ensuive. La cause en était le bombardement au napalm, quarante ans auparavant, d’une usine de fabrication de crème Chantilly qui utilisait ce gaz pour la pressurisation des bonbonnes. Sous la couche de Napalm parsemée de poches d’oxyde nitreux, la terre cultivable n’avait pas tardé à cesser de l’être une fois pour toutes.
    Les premières gouttes d’hydroxyde de sodium sifflèrent, soulevant déjà du sol une forte odeur d’ammoniac et de benzène. Ezra évita une bulle mauve qui explosa derrière lui et manqua asperger sa combinaison. Il reprit son souffle. C’était moins une. L’ombre qu’il avait entrevue sur le crottoir d’en face poursuivit sa progression en sens inverse.    

   - Pulco ! appela-t-il, reconnaissant le double appendice nasal de son voisin. Tu ferais mieux de rentrer, si tu ne veux pas choper un cancer.
    - Pas le choix ! répondit Pulco dans un souffle, avant de poursuivre sa course vers le cœur de la ville. Ezra s’arrêta net.
    - Comment ça ?
    - Pas le temps !
    Et il reprit sa cavalcade. Interloqué, Ezra se réfugia sous le porche. Il ne donnait pas cher des poumons de son ami. La pluie commençait à se frayer un chemin à travers le plafond ; il accéléra sa recherche frénétique dans la sacoche qu’il portait au côté. L’étrécissement des semelles s’accélérait : une mousse brune bouillonnait à présent autour de ses chaussures. Il parvint enfin à ouvrir la porte et entra sans tarder, laissant sur le paillasson deux empreintes nettes. « Enlève tes pompes », lui rappela machinalement son épouse qui passait, un plat à la main.
    Il s’exécuta et balança les reliquats de nubuck dans le vide-ordures. Il faudrait attendre que le sol ait absorbé toute la substance corrosive pour aller racheter des savates à prix d’or. Chienne de vie ! sauf pour les chausseurs, qui décidément s’en mettent plein les poches, corrigea mentalement Ezra. Il avait chaussé ses AA – Anti-Acides – par temps de pluie basique, induit en erreur par la météo sponsorisée Eram. Encore une belle opération pour ces fumiers.
    - J’ai croisé Pulco qui sortait en ville, lança-t-il en se glissant dans ses pantoufles. La tête de Jacqueline fit irruption dans le couloir, environnée d’une vapeur trouble.
    - Oh. Tant mieux, on pourra abattre le mur de la chambre et agrandir la maison. De toute façon, je n’ai jamais supporté l’idée qu’un célibataire puisse accaparer une capsule entière pour…

Un sifflement perçant l’interrompit, et la tignasse frisée disparut à nouveau, laissant derrière elle un nuage grisâtre. Sa voix retentit, plus fort cette fois : « Les artichauts, à table ! » L’instant d’après, trois marmots hydrocéphales aux yeux rougis par les écrans sortaient de la pièce attenante en traînant maladroitement les pieds, les bras tendus devant eux pour éviter les obstacles. La prochaine génération d'actifs, songea Ezra. Infoutus de se mouvoir ailleurs que dans un univers virtuel. Changez la configuration de leurs manettes de jeu, ils sont perdus. Le père de famille s’attabla, peinant à dissimuler une moue dégoûtée.
    - C’est quoi ?
    - C’est comestible, voilà tout. Inutile d’aller plus loin, tu n’en voudrais pas, et je sais que tu as faim.
    - Quelle épouse attentionnée tu fais, Jackie. Je ne regrette toujours pas de t’avoir commandée. Bien sûr, j’aurais peut-être trouvé mieux si j’avais pris la peine de me déplacer au magasin, mais…
    - Mange.
    Les minutes s’égrenèrent, ponctuées par les bruits de succion des enfants qui s’acharnaient sur leurs pailles, impatients de retourner à leurs jeux. Ezra ne s’autorisa à parler que lorsqu’il eut fini son assiette.
    - Hum, délicieux.
    Jacqueline lui adressa un regard noir.
    - Arrête de te foutre de moi. Parle-moi plutôt de Pulco. Qu’est-ce qu’il allait faire en ville ?
    - Aucune idée, mais je me fais du souci pour lui.
    - Tu te faisais du souci pour lui, corrigea-t-elle. Regarde comme il pleut.
    À travers le hublot, Ezra vit l’arc-en-ciel de produits chimiques qui s’abattait sans discontinuer sur la ville. Les rares clans qui disposaient de combinaisons performantes devaient s’adonner joyeusement au meurtre et au pillage dans les rues les plus commerçantes. C’en était fait de son ami, à moins qu’il n’ait atteint son but avant le gros de l’averse. Mais qu’avais-tu en tête, Pulco ? murmura Ezra pour lui-même. 

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Commentaires

La suite la suite ! !

Ecrit par : PE | 02/08/2008

Excellentissime et visionnaire !

On attend la suite avec impatience !
Pulco arrivera-t-il à se presser afin d'éviter l'émulsion fatale ?

Ecrit par : Ultimo | 05/08/2008

Je ne vous cacherai pas que si la suite met tant de tant à arriver, c'est parce qu'Eddy n'a toujours pas trouvé la réponse à la question Ultimale...
D'ailleurs vous n'êtes pas sans ignorer que l'estimé Eddy est un écrivain de type "flaubertien" : il écrit dans la douleur, raturant plusieurs fois chaque mot. C'est ce qui fait la perfection du texte définitif.

Ecrit par : François | 05/08/2008

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