22/07/2008

Conclusion et micro-bibliographie

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Sommaire

 

La cohérence de l’œuvre poétique de Théophile ne réside pas dans le cadre restreint de la philosophie matérialiste, terreau du libertinage dénoncé par le père Garasse dans la Doctrine curieuse : trop de textes restent en marge de ce type de pensée, trop peu y font précisément référence. L’apport du matérialisme est pourtant fondamental dans l’œuvre poétique de Théophile de Viau, sans que cette référence constitue une marque d’épicurisme à proprement parler. La pensée de Théophile, si elle emprunte au matérialisme épicurien son rationalisme naturaliste, s’y réfère dans une perspective asystématique qui la déborde largement. A ce titre, l’attitude de Théophile de Viau à l’égard du matérialisme antique paraît similaire à celle de Montaigne, dont les Essais sont nourris de philosophie épicurienne, mais qui adopte à l’égard de cette philosophie, comme de toutes les doctrines, un empirisme distant, soucieux de faire coïncider la pensée avec l’expérience.

 

       Montaigne, sceptique quant aux pouvoirs de la raison, ne se soumet pas à son « gouvernement », mais garde sa liberté dans le flottement des suppositions. Celles-ci gravitent dans un jeu de perspectives multiples et évitent de se fixer en connaissances définitives. D’idée rayonnant dans le multiple pour le réduire à l’unité, il ne connaît pas. Si l’on voulait résumer les Essais dans une idée centrale (par exemple le « que sais-je » ?) et ses parties, on laisserait de côté beaucoup trop de ce qu’ils sont dans leur ampleur […].[1]

 

            La philosophie qui sous-tend l’œuvre poétique de Théophile de Viau semble obéir au même éclectisme sceptique, préoccupé avant tout des répercussions de la pensée sur l’expérience et fondamentalement attaché à la construction d’une sagesse toute personnelle qui n’exclut pas de recourir à des courants a priori antithétiques tels que l’épicurisme et le platonisme. La conciliation de ces deux philosophies n’est pas inédite : elle trouve sa source dans le travail de l’humaniste Marsile Ficin, traducteur du Phédon et du Banquet, et elle est promise à un brillant avenir à travers l’œuvre de Pierre Gassendi. Aussi le Traité de l’immortalité de l’âme, traduit du Phédon par Théophile, s’inscrit-il dans la continuité de l’humanisme renaissant, qui s’applique à trouver un terrain d’entente entre le christianisme et les philosophies de la période hellénistique.

            Cette philosophie complexe et asystématique, dans la lignée des Essais de Montaigne, ne résout pas toutes les tensions inhérentes à l’œuvre de Théophile de Viau, qui se révèle toujours étonnamment disparate, sans qu’il soit possible de dégager de cette rhapsodie une quelconque cohérence chronologique liée à l’évolution biographique du poète. Une telle entreprise serait par ailleurs soumise à la précision des documents historiques ainsi qu’à la datation des manuscrits d’origine, dont seule une petite partie a pu être récupérée. En revanche, si l’on considère l’œuvre poétique de Théophile de Viau en relation avec sa situation sociale de poète de cour, chaque texte paraît trouver un sens dans la recherche d’une noblesse attachée à son activité d’écrivain. La plupart des textes semble correspondre à l’idéal de l’honnête homme tel que le conçoit Théophile, qui se situe en droite ligne de l’humanisme tardif de Montaigne : le sage selon Théophile se définit par la confiance qu’il place dans la nature et par une modération en toute chose. Il n’en reste pas moins qu’une tension fondamentale traverse son œuvre poétique, du fait de la dimension transitoire de son époque, marquée par la montée d’une morale rigoriste dont la Doctrine curieuse du père Garasse constitue l’une des pièces maîtresses : l’esprit de rébellion qui transparaît dans certains poèmes, au premier rang desquels figurent les textes pornographiques, paraît suscité par la séparation de plus en plus manifeste, dans l’esprit de la plupart des contemporains de Théophile, entre matérialisme et christianisme, que la Doctrine curieuse achève de rendre incompatibles. La dimension rebelle de Théophile semble également résulter de son statut intermédiaire à la Cour : issu de la petite noblesse de province, le poète est en effet soumis à une servitude qui s’accorde difficilement avec son indépendance d’esprit. Dans ce contexte, deux solutions s’offrent à lui, qu’il exploite alternativement : tantôt il renie avec force son rôle de poète de circonstance, tantôt il l’investit pour apparaître aux yeux des courtisans comme le détenteur d’une parole de sagesse, dont l’idéal pourrait correspondre au Socrate du Phédon, simple citoyen au service de la cité, mais s’acquittant de sa tâche avec noblesse, de son propre gré. Le Traité de l’immortalité de l’âme, loin d’être un texte marginal dans l’œuvre de Théophile, pourrait ainsi revêtir une importance cruciale dans la pensée de Théophile, qui y tente de réactualiser le platonisme sous sa forme chrétienne, mais y trouve aussi un idéal social de noblesse intellectuelle.

 

Bibliographie.

On s'étonnera peut-être de la brièveté de cette bibliographie, dont le but n'est pas de répertorier tous les ouvrages publiés à ce jour sur Théophile de Viau, mais de sélectionner les incontournables, au regard des questions qui ont été traitées ici ; pour une bibliographie complète et détaillée, je vous invite à consulter les ouvrages de Guido Saba, et en particulier  Fortunes et infortunes, qui se présente en fait comme un commentaire bibliographique sur l'auteur (je pense en particulier aux agrégatifs qui se perdront peut-être dans ces parages...).

1. Auteurs.

  • Théophile de Viau, Œuvres complètes, éd. Guido Saba, Paris, Champion, 1999 (3 volumes).
  • Lucrèce, De rerum natura, éd. José Kany-Turpin, Paris, GF Flammarion, coll. Bilingue, 1998.
  • Epicure, Lettres, maximes, sentences, éd. Jean-François Balaudé, Paris, Livre de Poche, 1994.
  • Montaigne, Essais, éd. Pierre Villey, Paris, P.UF. coll. Quadrige, 1998.
  • Malherbe, Poésies, éd. Antoine Adam, Paris, Gallimard coll. Poésie, 1984.

2. Ouvrages critiques.

  • Guido Saba, Théophile de Viau. Un poète rebelle, Paris, P.U.F., coll. Ecrivains, 1999.
  • Guido Saba, Fortunes et infortunes de Théophile de Viau, Paris, Klincksieck, 1997.
  • Jean Salem, Tel un dieu parmi les hommes. L’éthique d’Epicure, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1994.
  • Jean Salem, La mort n’est rien pour nous. Lucrèce et l’éthique, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1994.
  • Hugo Friedrich, Montaigne, Paris, Gallimard, coll. TEL, 1984.
  • Michel Jeanneret, Eros rebelle. Littérature et dissidence à l’âge classique, Paris, Seuil, 2003.
  • Jean-Charles Darmon, Philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle, Paris, P.U.F., coll. « Perspectives littéraires », 1998.
  • R. Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, Slatkine, 1983.
  • Louise Godard de Donville, « L’invention du libertin en 1623 et ses conséquences sur la lecture des textes », revue Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, n°6, 2002, p. 7-17.
 

[1] Hugo Friedrich, Montaigne, TEL Gallimard, 1984, p. 30-31.

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