16/07/2008
Oliver Twist à Saint-Tropez, par Eddy Fiente

La situation n’était pas des plus simples : à en croire les murmures des passants, il était sur les trottoirs magnétiques de Saint-Tropez, une station orbitale très huppée du système de Frange, quelque part entre Maar-Seï et Freejuice. Oliver se gratta pensivement le haut du crâne. Naturellement, il ne savait pas comment il était arrivé là. Il se redressa sur son séant, espérant que cet effort physique préciserait comme par enchantement le souvenir opaque qu’il conservait de la veille et de son séjour dans cette petite église cathodique dont le prêtre l’avait si chaleureusement accueilli. Il aurait peut-être dû se méfier de cet homme affable qui insistait toujours pour verser à nouveau « un tantinet de vin » dans son gobelet de plastique étanchéisé. Un tantinet : Oliver n’avait pas enregistré ce mot dans son vocabularoïde, mais il signifiait certainement quelque chose comme une grande quantité de liquide alcoolisé. Sa mère le lui aurait pourtant répété : « Surtout, Oliver, ne t’adresse pas aux inconnus ! » Peut-être même l’aurait-elle mis en garde contre les méfaits du vin de Maar-Sallah. S’il avait eu une mère.
Mais Oliver n’avait pas eu cette chance. Il faisait partie de cette nouvelle génération d’enfandroïdes qu’on avait jugé à propos de nommer « les Orphelins Déshérités », suite à la découverte d’une anomalie dans leur programme d’évacuation des déchets organiques. Les services après-vente avaient rapidement croulé sous les retours de marchandise, et Laag-Harder™ avait préféré larguer les « prototypes défectueux » dans l’espace plutôt que de revoir son plan de licenciement massif pour les réparer. Une sale histoire, en somme. Rien n’avait vraiment changé depuis que l’humanité avait quitté la Terre, réduite en cendres deux siècles plus tôt par une poignée de fanatiques.
Il faut dire que les consortiums au pouvoir ne faisaient rien pour ordonner le chaos qui régnait sur des systèmes comme Frange, où les inégalités sociales provoquaient régulièrement des émeutes dans les stations périphériques. Les quelques O.D. qui avaient pu rejoindre la terre ferme y déchaînaient leur rage contre tout ce qu’ils trouvaient : spatioports, vaisseaux, noctinavettes, rien n’était assez beau pour étancher leur soif de destruction… jusqu’à ce qu’interviennent les hordes mécaniques de Cyber Rottweilers Sanguinaires. Une paix relative s’installait sur ce bain de sang, en attendant l’arrivage aléatoire du prochain contingent d’O.D. à la dérive.
Oliver était bien loin de toutes ces violences urbaines à présent. Saint-Tropez était une des stations les plus riches de la Voie Lactel™, comme en témoignaient les multiples installations de sécurité qui l’entouraient, interdisant l’entrée sur le territoire Tropézien à quiconque avait le malheur de ne pas disposer d’une patte blanche et d’une carte GoldenGold™. Comment avait-il pu passer les rideaux protecteurs, malgré son aspect famélique et ses multiples fils dénudés ? Mystère. Il allait sans doute falloir tirer un trait sur ce menu détail, et accepter les choses telles qu’elles étaient. De toute manière, il commençait à avoir faim. La dernière barre d’épluchures de clémentine compressées qu’il avait pu dérober près d’une poubelle à acide (tout déchet comestible devait être dissous sur-le-champ afin d’éviter la prolifération des parasites, article n°49-3 du Code de l’Alimentation) remontait à dix-huit mois. Un androïde bien conçu pouvait facilement tenir deux ans sans s’alimenter. Il n’était pas bien conçu.
Comme toujours, il allait falloir trouver çà et là des ersatz de composants électroniques pour se rafistoler tant bien que mal et rester allumé jusqu’au lendemain. En tout cas, ce n’était certainement pas à Saint-Tropez qu’il trouverait une âme charitable qui lui tende la main, l’invite à se restaurer dans sa luxueuse capsule personnelle, et lui offre de travailler à son service. S’il y avait un endroit où il n’avait aucune chance de s’en sortir, c’était bien celui-ci. Il s’endormit misérablement, la nuque baignant dans une flaque de carburant bleuté.
Les éboueuses le trouvèrent au matin, aussi mort qu’un cadavre. Il était le dernier des Orphelins Déshérités. Longue vie à la Frange !

19:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, pastiche, eddy fiente, oliver twist, saint tropez


Commentaires
Vraiment bien !
Ahahah je viens de comprendre la subtilité du titre !
Faut que j'arrête les substances illicites, ça me dénude mes fils neuroniques et après je perds une partie de ma base de données ...
Bon je me reboote et je reviens ...
Ecrit par : Ultimo | 07/08/2008
Les commentaires sont fermés.