14/07/2008

La religion de Théophile, 1 : conversion

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 Sommaire

 

L’épicurisme peut fournir une grille de lecture intéressante pour l’œuvre de Théophile : il permet en effet de mettre en évidence l’héritage antique sur lequel le poète construit sa pensée hédoniste et matérialiste. Toutefois, cette analyse conduit à considérer Théophile comme un « libertin » convaincu, un athée assumé qui ne songe véritablement qu’à son plaisir, au mépris de toute règle. Il est vrai, nous l’avons vu, que le rationalisme de Théophile s’accommode mal du « nombre » et de la « coutume » ; mais cette dimension « rebelle » de sa pensée, si elle existe bel et bien, semble néanmoins occulter sa complexité et sa richesse. Louise Godard de Donville, dans un article intitulé « L’invention du libertin en 1623 » et consacré à la Doctrine curieuse du père Garasse, montre comment le pamphlet du jésuite a construit, à partir de pensées de Théophile soigneusement choisies et détachées de leur contexte, le « personnage littéraire du libertin ».

[…] Garasse, en reprenant le mot, quasi tombé en désuétude, de « libertin », accomplit un véritable tour de force, parce qu’il récupère ainsi, par son radical, le terme clé d’un esprit radicalement étranger à cette « liberté » que les hérétiques du passé plaçaient dans l’exercice d’une foi souvent fervente et intransigeante : maintenant, la liberté serait liée à l’absence de croyance, parce que la croyance, par l’intermédiaire des autorités morales ou religieuses qui la représentent, restreint la liberté individuelle.[1]

            Le père Garasse forge ainsi, à l’occasion de son réquisitoire contre Théophile, une figure nouvelle où se mélangent l’athée biblique, étranger à la foi chrétienne, et le « libertin » au sens strict, c’est-à-dire l’homme avide de liberté, opposé à toute contrainte morale. Cet amalgame pourrait correspondre à une réalité propre à l’âge classique, dans la mesure où la montée du rigorisme chrétien fait plus que jamais de la pratique religieuse une contrainte morale qui sévit à tous les étages de la société française. Toujours est-il que la figure du « libertin » moderne trouve son origine dans un contexte agonistique. L’impact de la Doctrine curieuse sur les mentalités est considérable, et Louise Godard de Donville voit dans sa publication une étape majeure dans le durcissement du pouvoir à l’égard des « libertins » : c’est que le père Garasse crée habilement cette catégorie sociale qui discrédite bon nombre d’intellectuels, à commencer par Théophile, en établissant comme un fait avéré leur absence de foi.

            La réalité est pourtant tout autre lorsqu’on se penche de plus près sur l’œuvre de Théophile de Viau : si son opposition au parti dévot, représenté par les « repreneurs fâcheux » de la Satire première, est réelle, son œuvre ne témoigne pas d’un athéisme véritablement assumé. La mise en question de la transcendance divine trouve une terrain favorable dans la philosophie matérialiste héritée de l’Antiquité, mais l’indépendance dont Théophile fait preuve à l’égard de la doctrine épicurienne permet de douter de son adhésion à l’athéisme polémique qui la caractérise. La pensée du poète semble à tout le moins laisser la question ouverte. Notre hypothèse est double : d’une part, la pensée complexe de Théophile ne semble pas exclure la possibilité d’une foi conçue comme un rapport éminemment personnel à la divinité ; d’autre part, la Doctrine curieuse paraît opérer un déplacement fondamental de la libre pensée contemporaine en plaçant son enjeu dans un contexte théologique, alors qu’il se situe plutôt sur un plan social. L’œuvre de Théophile de Viau, considérée hors de la polémique autour du libertinage, apparaît en effet motivée par l’espoir d’une reconnaissance sociale du poète en tant qu’honnête homme.

 

·        Une conversion opportuniste ?

            La conversion de Théophile de Viau au catholicisme, en août ou septembre 1622, laisse ouverte la question de l’athéisme du poète, dans la mesure où elle intervient dans le contexte d’une campagne royale contre les huguenots du Midi et du Sud-Ouest, et que cette campagne inclut, comme l’année précédente, la région natale du poète. Il est donc possible que Théophile ait souhaité parer aux éventuelles suspicions à son égard en levant l’ambiguïté liée à sa confession protestante. Cette conversion, assurée par le confesseur du Roi en personne, s’apparente ainsi à un choix politique plutôt qu’à un revirement spirituel profond. Mais Théophile semble se ranger définitivement du côté du parti dévot après les événements de 1623 : il exprime son repentir dans un long poème intitulé La pénitence de Théophile, où il met en valeur sa vie désormais ascétique au détriment de la vie parisienne.

Aujourd’hui que les courtisans,

Les bourgeois et les artisans

Et les peuples de la campagne,

Pour noyer les soins du trépas

Passent les excès d’Allemagne

En leur voluptueux repas,

 

Que le jeu, la danse et l’amour

Occupent la nuit et le jour

Des enfants de la douce vie,

Que le cœur le plus débauché

Contente la plus molle envie

Que lui fournisse le péché,

 

[…]

 

Mon jeu, ma danse et mon festin

Se font avec Saint Augustin

Dont l’aimable et sainte lecture

Est ici mon contrepoison

En la misérable aventure

Des longs ennuis de ma prison.

 

Celui qui d’un pieux devoir

Employa l’absolu pouvoir

A borner ici mon étude,

L’envoya pour m’entretenir

Dans cette étroite solitude

Dont il voulut me retenir.

 

Parmi le céleste entretien

D’un si beau livre et si chrétien,

Je me mêle à la voix des anges,

Et transporté de cet honneur

Mon esprit donne des louanges

A qui m’a causé le bonheur.[2]

  

     Ce repentir du poète, qui abandonne le matérialisme pour se consacrer à la lecture de Saint Augustin, peut une nouvelle fois apparaître comme un choix stratégique : en se pliant enfin à la morale chrétienne et en rejetant le train de vie festif des Parisiens, Théophile semble se racheter une conduite. Ce poème relève en effet davantage de l’apologétique que de la spiritualité religieuse, tant Théophile semble s’appliquer à flatter ses geôliers, en particulier le procureur Molé, qui lui a fait remettre une copie des Confessions et peut-être de La Cité de Dieu. L’éloge de Saint Augustin le conduit à considérer paradoxalement son emprisonnement comme un bienfait. Cet excès de reconnaissance envers ceux qu’il considère ailleurs comme ses bourreaux permet de mettre en doute sa sincérité. Le poète semble s’efforcer d’entrer dans les bonnes grâces de ses adversaires en s’élevant au statut d’ascète chrétien à l’occasion de la lecture de Saint Augustin.

            C’est donc par l’emprisonnement que Théophile purge ses péchés passés ; à l’occasion de cette pénitence, il rejette également de manière catégorique l’héritage de l’Antiquité au profit des Pères de l’Eglise.

Tous ces grands temples si vantés,

Dont tant de siècles enchantés

Ont suivi les fameux oracles,

N’ont plus de renom ni de lieu,

Et désormais tous les miracles

Se font en la Cité de Dieu.[3]

            C’est sans ambages que Théophile réaffirme son mépris pour les religions antiques ; ce mépris n’est cependant plus lié au rationalisme intransigeant dont il fait preuve dans des poèmes antérieurs, mais bien à la mise en valeur de l’enseignement des Pères de l’Eglise. Cette référence à la tradition chrétienne peut encore une fois faire songer à une conversion opportuniste, puisqu’elle n’apparaît qu’à compter de son emprisonnement. Les dernières strophes révèlent la manœuvre de Théophile, qui consiste en réalité à apparaître comme une victime innocente tout en dénonçant la cruauté de ses accusateurs.

Et puisque Dieu m’a tant aimé

Que d’avoir ici renfermé

Les pauvres Muses étonnées

Sous les ailes du Parlement,

Les méchants perdront leurs journées

A me creuser le monument.

 

Augustin, ouvre ici tes yeux :

Je proteste devant les Cieux,

La main dans les feuillets du livre

Où tu m’as attaché les sens,

Qu’il faut pour m’empêcher de vivre

Faire mourir les innocents.[4]

La pénitence de Théophile constitue en réalité une apologie, dont l’enjeu est l’issue du procès du poète et son éventuelle libération. Dans ce contexte pénal, la sincérité de cette conversion, non seulement au catholicisme, mais à l’augustinisme, peut être mise en cause. Il s’agit avant tout pour Théophile de se défendre, et la mise en évidence de sa piété entre dans cette stratégie apologétique, au même titre que les nombreuses requêtes au Roi ou au Procureur par lesquelles il tente de s’attirer les faveurs du pouvoir judiciaire.

             Il est donc probable que la conversion de 1622, et plus encore le revirement spirituel du temps de la prison, soient dénués de toute sincérité. Ce n’est sans doute pas dans les œuvres postérieures à 1622 qu’on trouvera chez Théophile des traces certaines de sa foi chrétienne, mais dans des poèmes qui la font apparaître de manière plus diluée, plus discrète, et surtout dans le Traité de l’immortalité de l’âme, qui apparaît en totale contradiction avec son discours ordinairement matérialiste.


[1] L. Godard de Donville, « L’invention du libertin en 1623 et ses conséquences sur la lecture des textes », revue Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, n°6, 2002, p. 7-17.

[2] Théophile de Viau, op. cit., t. II, p. 148, v. 1-36.

[3] Ibid., p.

[4] Ibid., p. 151, v. 109-120.

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