18/07/2008

La religion de Théophile, 3 : christianisme et libertinage

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Sommaire 

 

            Le « libertinage » dénoncé par le père Garasse s’appuie sur les textes de Théophile qui s’inscrivent dans la lignée du rationalisme de Vanini et de Bruno, au premier rang desquels figurent la Satire première ; ce rationalisme rebelle paraît s’effectuer pleinement dans la pornographie, brisant ainsi l’interdit moral qui pèse sur l’expression du corps. La Doctrine curieuse fait de ce libertinage l’ennemi absolu de la religion en mettant en évidence sa dimension iconoclaste qui manifeste le refus de toute contrainte autre que naturelle.

            Cependant, le libertinage de Théophile, s’il s’oppose à la règle morale, ne semble pas pour autant dénué de toute religion ; à aucun moment, dans l’œuvre poétique de Théophile, la foi chrétienne n’est mise en cause. La plupart du temps, les poèmes « libertins » laissent en marge la question de la foi, comme si Théophile ne comptait pas la poser. Une ode célèbre y fait une allusion, dans laquelle Guido Saba a voulu voir une marque d’ironie à l’égard des dévots. Il est vrai que le poème se présente comme une profession de foi libertine :

Heureux, tandis qu’il est vivant,

Celui qui va toujours suivant

Le grand maître de la nature,

Dont il se croit la créature ! [1]

            On reconnaît dans ces premiers vers, qui reprennent le thème horatien du beatus ille, le naturalisme lucrétien qui caractérise la philosophie matérialiste de Théophile ; ce naturalisme apparaît néanmoins compatible avec l’idée d’une transcendance divine dont la nature serait la manifestation suprême, en droite ligne du néoplatonisme du Traité de l’immortalité de l’âme. Théophile poursuit en tirant de ce naturalisme chrétien le refus de se mêler à la fourmilière humaine  :

Il n’envia jamais autrui,

Quand tous les plus heureux que lui

Se moqueraient de sa misère ;

Le rire est toute sa colère ;

Celui-là ne s’éveille point

Aussitôt que l’aurore point

Pour venir des soucis du monde

Importuner la terre et l’onde ;

Il est toujours plein de loisir ;

La justice est tout son plaisir,

Et, permettant en son envie

Les douceurs d’une sainte vie,

Il borne son contentement

Par la raison tant seulement ;

L’espoir du gain ne l’importune,

Et son esprit est sa fortune ;

L’éclat des cabinets dorés,

Où les princes sont adorés,

Lui plaît moins que la face nue

De la campagne ou de la nue […][2]

            C’est au nom de la nature que Théophile affirme la possibilité d’une existence libre de toute contrainte sociale, guidée par la raison. Cette ode semble proposer une définition lucrétienne du sage, qui s’écarte des « soucis du monde ». C’est en effet le même détachement que prône Lucrèce au début du second livre du De rerum natura :

Douceur, lorsque les vents soulèvent la mer immense,

d’observer du rivage le dur effort d’autrui […].

[…] rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux

fortifiés solidement par le savoir des sages,

temples de sérénité d’où l’on peut voir les autres

errer sans trêve en bas, cherchant le chemin de la vie,

rivalisant de talent, de gloire nobiliaire,

s’efforçant nuit et jour par un labeur intense

d’atteindre à l’opulence, au faîte du pouvoir.

Dans quelles ténèbres mortelles, quels dangers

passe leur peu de vie ! Ne voient-ils l’évidence ?

La nature en criant ne réclame rien d’autre

sinon que la douleur soit éloignée du corps,

que l’esprit jouisse de sensations heureuses,

délivré des soucis et de crainte affranchi.[3]

            Le sage épicurien tâche ainsi avant tout de se démarquer du commun des mortels et de son activité incessante pour mieux se retrouver en soi-même et s’adonner au plaisir ; les similitudes sont frappantes entre le célèbre texte de Lucrèce et l’ode de Théophile. La sagesse se traduit dans les deux cas par le refus du travail, des honneurs et de la richesse, et par l’obéissance aux seules lois de la nature. La divinité, dans le poème de Théophile, semble totalement intégrée dans l’idée épicurienne de la nature souveraine. Quelques discordances sont néanmoins visibles dans cette actualisation de l’exposé lucrétien de la sagesse épicurienne : la mise à distance des activités futiles correspond à une discipline ascétique (« sainte vie ») qui ne paraît pas réduire, comme chez Lucrèce, le plaisir à la sensation physique. Le mot de « plaisir » est ainsi associé à celui de « justice », conférant à la notion de plaisir une teinte d’honnêteté. Le corps semble mis à distance au profit de la raison contemplative, au même titre que la folie de la vie en société :

La sottise d’un courtisan,

La fatigue d’un artisan,

La peine qu’un amant soupire,

Lui donne également à rire ;

Il n’a jamais trop affecté

Ni les biens ni la pauvreté […].[4]

            Le portrait de l’honnête homme selon Théophile se dessine à partir de la vision épicurienne du sage, mais s’en écarte en substituant au plaisir physique le goût de la médiété comme règle de vie. C’est uniquement du point de vue de la raison que le sage règle sa vie : cette raison modératrice englobe logiquement le corps, mais ce dernier n’est pas directement mentionné. Théophile paraît davantage préoccupé par la moralité de la vie du sage que par son plaisir. Ce n’est pas en vertu de la dimension matérielle de la nature que Théophile prône le détachement du monde : l’absence d’excès définit le train de vie de l’honnête homme ; c’est en se conformant par la raison à la loi de la médiété qu’il vit conformément à la nature. Ce goût de la médiété se double d’une volonté d’indépendance vis-à-vis du monde :

Il n’est ni serviteur ni maître ;

Il n’est rien que ce qu’il veut être ;

Jésus-Christ est sa seule foi :

Tels seront ses amis et moi.[5]

            Le détachement du monde s’opère ainsi par le biais de la nature, qui prescrit de vivre selon la raison, c’est-à-dire raisonnablement ; la liberté selon Théophile consiste à éviter l’excès, et la domination en est un au même titre que la servitude. Il s’agit avant tout de se recueillir en soi-même, plutôt que d’obéir à la « coutume » et au « nombre ». C’est dans cet espace de liberté où le sage est rendu à lui-même qu’intervient la foi chrétienne, qui ne se manifeste pas pour Théophile par le biais de l’ecclesia, de la communauté des croyants. La foi relie directement l’individu à Dieu, et l’intervention des hommes comme intermédiaire est inopportune et illégitime : c’est sans doute le sens de l’avant-dernier vers. Il semble en effet improbable qu’il s’agisse, comme l’écrit Guido Saba, d’une « pirouette narquoise » à l’encontre du christianisme[6] : le ton solennel de ce poème semble en effet exclure toute ironie. La nature, par l’intermédiaire de la raison, commande au sage de considérer la foi comme un lien qui l’unit directement à Dieu, sans qu’il ait besoin de recourir à l’Eglise. Cette conception de la foi pourrait trouver son origine dans l’éducation protestante de Théophile. La religion protestante, à la différence du catholicisme auquel Théophile ne s’est pas encore converti au moment où il écrit cette ode[7], se fonde en effet sur une spiritualité personnelle, et privilégie le rapport individuel avec Dieu.

            La foi, à la lumière de cette ode, paraît compatible avec le « libertinage » tel que le conçoit Théophile, qui, loin de correspondre à celui que le père Garasse définit dans la Doctrine curieuse, se fonde sur la raison individuelle et sur le respect de la loi naturelle de la médiété. Une telle vision de la sagesse semble liée à une conception protestante de la foi. La Première journée porte également trace de ce libertinage tempérant qui n’exclut pas la foi chrétienne : le narrateur se différencie en effet de ses deux camarades, Sydias et Clitiphon, par son caractère réfléchi. Au pédantisme et à l’ivrognerie de Sydias (chapitre II et III), à l’orgueil intransigeant de Clitiphon qui, huguenot, refuse de se plier à la coutume protestante (chapitre V) répond le discours rationnel et dépassionné du narrateur, dont la qualité majeure semble être la modération en toute chose.

            Le libertinage de Théophile, s’il s’accommode mal du lien social, semble correspondre à un christianisme naturaliste où se retrouvent à la fois l’influence du néoplatonisme et celle de la Réforme, et qui vise à mettre en valeur le poète en tant qu’honnête homme. Cette volonté d’être exemplaire aux yeux du monde paraît occultée par la dimension « rebelle » de son œuvre, qui pousse le matérialisme à outrance dans un but clairement polémique. Avant 1623 et le procès de Théophile, la frontière entre libertinage et christianisme n’est pas encore formée : le poète n’est pas encore tenu de choisir son camp, dans la mesure où l’héritage de la Renaissance concilie le christianisme avec la philosophie hellénistique. A ce titre, l’affirmation, de la part de Théophile, de l’équivalence de Dieu et de la nature pourrait figurer une étape dans la réhabilitation de la doctrine épicurienne, que Gassendi tente de christianiser peu après la mort du poète. L’épicurisme, en concurrence avec l’augustinisme, est néanmoins dans l’air du temps.



[1] Théophile de Viau, op. cit., t. I, p. 176, v. 1-4.

[2] Ibid., v. 5-19.

[3] Lucrèce, op. cit., II, v. 1-24.

[4] Théophile de Viau, op. cit., p. 176, v. 25-30.

[5] Ibid., p. 177, v. 31-34.

[6] Guido Saba, Théophile de Viau : un poète rebelle, op. cit., p. 19.

[7] Aucune date précise ne peut être avancée pour cette ode, mais G. Saba, à la suite d’Antoine Adam, place sa rédaction entre 1618 et 1620.

Commentaires

Je lis avec intérêt votre étude ,et à son éclairage ,je m'interroge sur la validité de la perspective d'une analyse qui s'appuierait sur la mise en évidence d' une dissociation entre un grand oeuvre de poiesis ,comme objet d'art, et le contexte biographique ,lequel brouillerait l'image d'une poetique de la libre pensée en exercice .
En fait ,je viens à peine de prendre connaissance du texte et de l'auteur au programme de l'agreg et je vous remercie infiniment de l'entrée en matière de choix que constitue votre travail .
Encore merci .

Ecrit par : yamina Mekahli | 28/10/2008

Merci pour votre lecture et votre commentaire. Vous soulevez un problème central dans l'oeuvre de Théophile ; il se trouve que cette dissociation entre l'oeuvre et le contexte biographique, qu'on peut en effet toujours questionner, est symptomatique de l'époque de Théophile, où la création littéraire se trouve prise au piège par le pouvoir grandissant de l'Autorité sous toutes ses formes. Je vous conseille à ce propos d'aller fureter rapidement dans l'Eros rebelle de Michel Jeanneret, qui met en évidence les relations complexes et parfois bien étroites que l'oeuvre poétique entretient nécessairement, pour un poète comme Théophile, avec sa vie.
Le problème que je soulève n'est pourtant pas exactement celui que vous décrivez ; c'est celui de la lecture a posteriori de l'oeuvre de Théophile, qui s'est trouvée considérablement influencée, voire déformée, par l'exemplarité supposée de sa vie - ou plutôt de sa mort. Dans le cas de Théophile, une mise au point m'a paru s'imposer, dans la mesure où sa mort en a fait pour longtemps le chantre du libertinage ou le héraut de la libre pensée anticléricale. En réalité, dès lors que le contexte devient lui-même une oeuvre à part entière, créée a posteriori pour les besoins du pouvoir politique et religieux, la mise en perspective de cette distinction me paraît nécessaire. C'est précisément ce qui fait de Théophile un hapax dans l'histoire de la littérature.
Ceci dit, vous avez raison : du point de vue de l'analyse littéraire, c'est une perspective contestable. Mais que voulez-vous ! J'étais jeune !... :-)

Ecrit par : François | 30/10/2008

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