08/06/2008
John Brunner, Tous à Zanzibar, 2 : Processeur et langage

« ART C’était un ami à moi à Tulsa, Oklahoma, quand j’avais onze ans à peu près. J’aimerais avoir de ses nouvelles. Il y a tant d’imposteurs qui arguent en vain de son nom.
Chad C. Mulligan, Lexique de la Délinquescence. »
John Brunner, Tous à Zanzibar, p.211
Ceux de mes lecteurs qui ont déjà Tous à Zanzibar à leur tableau de chasse n’ont sans doute pas manqué de remarquer l’absence, dans le premier volet de notre dyptique shalmaneseresque, d’un personnage pourtant essentiel au récit, et plus largement à la fameuse « Tétralogie noire » dont ce roman constitue le premier volume. Il s’agit bien évidemment de Chad Mulligan, ce sociologue de génie, auteur d’ouvrages aussi fantaisistes que controversés dont les plus fréquemment cités sont le Lexique de la Délinquescence et Imbécile heureux. Il apparaît d’abord dans le récit à la manière d’Ulysse lors de son retour à Ithaque, en mendiant et en intrus. Disparu du jour au lendemain après la publication de son dernier ouvrage, Chad Mulligan s’était contenté, des années durant, de vivre dans les rues de New York, à la vue de tous et pourtant ignoré de l’administration comme de ses concitoyens. Rien de tel, selon lui, pour être libre, mais aussi pour observer et écouter à sa guise le tumulte, « là où résonnent les cris et les boniments des colporteurs, là où s’échangent des marchandises et des empires, là où défile une foule incessante »[1], tel l’éternel et introuvable cordonnier de la porte de Damas, dans le Quatuor de Jérusalem.
C’est donc sous l’apparence d’un clochard dépenaillé que Chad Mulligan, gêneur professionnel, s’introduit dans le luxueux institut de beauté de Guinevere Steel où il impose sa présence en révélant sa fortune colossale, et du même coup son identité. Chez Guinevere, il se lie d’amitié avec Norman House, et propose ses services lorsque General Technics est confronté à l’inexplicable bug de Shalmaneser ; et cette rencontre de l’intelligence humaine la plus productive et la plus pertinente de son temps avec le plus performant des superordinateurs constitue à bien des égards le point nodal de l’intrigue principale de Tous à Zanzibar, sur laquelle Gérard Klein passe peut-être un peu vite dans sa préface, considérant ce fil narratif comme le point faible du roman : « Tous à Zanzibar n’est pas le chef-d’œuvre du siècle qu’il aurait pu être. Le meilleur usage qu’on puisse en faire, étant donné ce qu’il est, c’est de le lire comme une collection de fragments, du coin de l’œil, en portant plus d’attention aux détails, aux illustrations d’une invention prodigieuse, qu’à l’intrigue principale. Celle-ci, la Continuité, pour être passionnante, ne se situe guère au-dessus du niveau d’un bon thriller. Cela peut s’expliquer par la hâte avec laquelle Brunner a écrit son chef-d’œuvre, et aussi par la nécessité où il se trouvait de retenir un public aussi large que possible.
De même l’heureux dénouement obéit aux règles imprescriptibles du best-seller, et paraît si outrageusement téléphoné qu’il est manifeste que l’auteur ne souhaite pas que le lecteur y attache la moindre importance.
C’est dommage pour lui, et aussi pour nous. Mais cela condamne, plus peut-être que les limites de son talent, l’incapacité où s’est trouvée une société riche, comme la nôtre, de profiter de sa lucidité et de lui donner les moyens, ou simplement le temps, d’épanouir son génie. »[2]
Gérard Klein a sans doute en partie raison, notamment lorsqu’il remarque l’assujettissement de l’auteur aux lois du marketing qui, au grand dam des écrivains comme de la plupart des lecteurs, règnent actuellement sans partage (ou si peu) sur l’édition. Il est également vrai que le happy end semble aller totalement à contre-courant dans un récit dont la fonction première semble être de laisser présager le pire sous toutes ses formes. Je crois cependant qu’il serait réducteur de lire Tous à Zanzibar comme une simple « collection de fragments », dans la mesure où la trame narrative principale est centrée sur cette rencontre du processeur avec Chad Mulligan, et aborde par ce biais la question de la spécificité du langage humain.
Plantons le décor : d’un côté, un penseur extravagant, ivrogne de surcroît, mais doué d’une intelligence critique et d’un sens de la formule exceptionnels ; de l’autre, une machine pensante dont les capacités logiques et mémorielles surpassent largement celles du cerveau humain, et qui semble avoir dépassé le seuil, aujourd’hui craint plus qu’attendu, de l’intelligence artificielle consciente. Autant dire que General Technics ne se prive pas pour faire reposer sa stratégie, même à grande échelle, sur Shalmaneser et ses capacités d’analyse de données. Ainsi, lorsque GT se lance dans l’acquisition du Béninia, l’un des pays les plus pauvres au monde, pour en faire un terrain d’expérimentation scientifique – et par la même occasion y hausser le niveau de vie –, c’est tout naturellement que Georgette Tallon Buckfast, numéro 1 de GT, fait appel à Shalmaneser. Dans un premier temps, l’ordinateur donne son feu vert pour l’opération, qu’il considère exempte du moindre risque financier ; mais lorsque les techniciens font basculer son programme du mode « hypothétique » au mode « réel », il refuse le projet en bloc, allant jusqu’à nier l’existence du Béninia. C’est à ce moment du récit que ce blog emprunte son « à propos » :
« CE QUE RÉPÉTAIT LA BOUCHE D’OMBRE :
PROGRAMME REFUSÉ
Q : motif du refus
DONNÉES DE BASE ANORMALES
Q : préciser Q : spécifier
DONNÉES NON ACCEPTABLES DANS LES CATÉGORIES SUIVANTES : HISTOIRE COMMERCE SOCIOLOGIE CULTURE
Q : accepter les données telles quelles
QUESTION SANS SIGNIFICATION ET INSOLUBLE. »
John BRUNNER, Tous à Zanzibar, p.591-592.
L’histoire, le commerce, la sociologie, la « culture » (encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce terme) sont autant de domaines auxquels l’intelligence compilatoire de Shalmaneser, dans le cas spécifique du Béninia, n’a pas accès. Les informaticiens s’affairent dans la froide crypte, cherchant la faille dans le système d’exploitation des données, le dysfonctionnement qui expliquerait le refus contradictoire de l’ordinateur, aveuglés par les myriades de détails techniques qui pourraient avoir causé la panne. Seul Chad Mulligan a l’intuition que c’est la réalité du Béninia et de son peuple de paix qui résiste à la compréhension de Shalmaneser. C’est donc en forçant l’ordinateur à admettre la réalité d’une puissance inconnue à l’œuvre parmi les Shinka que le sociologue parvient à débloquer la situation.
C’est précisément ici que ma lecture diverge de celle de Gérard Klein, pour qui l’intrigue principale rapproche Tous à Zanzibar d’un thriller ordinaire : car chaque péripétie « classique », depuis la course-poursuite en territoire hostile jusqu’à l’intervention de l’homme providentiel, est investie dans ce roman d’un sens qui la transcende ; de ce point de vue, la trame narrative mise en œuvre par Brunner dans la « Continuité » est indissociable de l’ensemble. Il est vrai que la découverte du « gène de la paix » Shinka en fin d’ouvrage prend des allures de Deus ex machina bien commode ; mais cette concession de Brunner à la norme romanesque ne doit pas occulter le propos du roman, qui avait probablement besoin d’une telle intrigue pour s’incarner. La méthode des mosaïques ne suffit pas à faire une œuvre littéraire ; il faut une Continuité pour l’unifier jusque dans son éparpillement volontaire, sans quoi Tous à Zanzibar se réduirait à un texte crypto-politique, ou plus précisément à une compilation de détails à l’objectivité illusoire dont on pourrait tout juste conclure que l’auteur est sensible aux mises en gardes des épigones de Malthus. Cette perspective n’offre qu’un aperçu réduit du roman qui, à partir de la Continuité, quitte le cadre étroit du discours politique, sociologique et purement prospectif pour s’installer dans un espace littéraire où règnent les lois de la métaphore, et où chaque événement fait signe vers une idée qui ne pourrait se dire avec la même profusion autrement que sur le mode de la narration, de la création de mondes.
Le bug de Shalmaneser outrepasse en effet les limites du récit pour acquérir une signification d’ordre métaphorique : maître de l’hypothèse et de la structure, le processeur bute sur une réalité humaine dont les improbabilités ne sauraient être enfermées dans une quelconque grille d’interprétation. Nous touchons ici à l’un des aspects les plus importants du roman de Brunner, au-delà de la narration fragmentaire et de la visée prospectiviste qui ont fait sa célébrité : l’humain renferme un mystère irréductible à une structure ou à un algorithme, et qui ne saurait être appréhendé hors de l’expérience et du lien complexe qui se noue entre les individus. La langue Shinka, qui figure parmi les anomalies relevées par Shalmaneser, incarne cette réalité insaisissable par le calcul, trop subtile pour rester entre les mailles du réseau. L’incapacité du processeur à appréhender le langage humain est liée, dans Tous à Zanzibar, à la nature essentiellement binaire de sa conscience, qui exclut la possibilité de connaître le lien spécifique entre la langue et la réalité matérielle, le lien que le langage fait advenir entre les individus : ce lien, tout homme est capable de le percevoir, puisqu’il a immédiatement accès au contexte et à la situation dans lequel il se développe ; en revanche, la machine, cantonnée dans la virtualité, ne peut que tenter de le traduire et de reconstituer sa version la plus probable. Il est d’ailleurs frappant de constater la similitude entre la faillite de Shalmaneser, qui a besoin de Chad Mulligan pour fonctionner, et la situation d’échec dans laquelle se trouvent actuellement les divers traducteurs automatisés. Peut-on réellement affirmer qu’existeront un jour des machines suffisamment perfectionnées pour traduire à coup sûr un texte produit par l’homme, sans que ce dernier ait à intervenir ? ou bien l’autonomie complète des processeurs dans le traitement des productions humaines est-elle du domaine de l’impossible ? C’est une des questions que pose, l’air de rien, la trame narrative principale de Tous à Zanzibar.
Cet aspect métaphorique de la Continuité s’étend du même coup à l’ensemble du roman, jusqu’à la mosaïque des « Contextes » qu’elle éclaire à travers le thème de la surpopulation. On peut toujours émettre l’hypothèse selon laquelle toute la population terrestre tiendrait sur l’île de Zanzibar si on allouait à chaque individu les quelques centimètres carrés nécessaires à la station debout (d’où le titre du roman) ; mais dans les faits, la promiscuité urbaine entraîne la multiplication des crimes engendrés par l’amok, cette forme de folie capable de transformer un honnête citoyen en machine à tuer. La nature contradictoire de l’homme, créature à la fois politique et solitaire, comme le signale Robert Silverberg lorsqu’il place en exergue des Monades urbaines une citation tirée du De finibus de Cicéron[3] confrontée à un extrait de l’Émile de Rousseau[4], rend caduque toute sociologie systématique. Le thème de la surpopulation est donc à rattacher à l’affirmation par Brunner de l’irréductibilité de l’humain à un quelconque mécanisme abstrait. C’est la Continuité narrative qui aiguille le roman vers cette idée prédominante, déjà décelable dans les mosaïques.
La dimension narrative du récit de John Brunner, pour être moins novatrice, ne me paraît donc pas moins réussie que sa facette prospectiviste ; mais il faudra reparler ici de l’enjeu philosophique que représente la relation homme-machine en science-fiction, et surtout de cette capacité des métaphores à engendrer des mondes.
[1] Edward Whittemore, Jérusalem au poker, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain, p.437.
[2] John Brunner, Tous à Zanzibar, Livre de Poche, coll. Science-Fiction, p.22.
[3] « Nous avons été créés pour nous unir à nos semblables, et pour vivre en communauté avec la race humaine. » (Cicéron, De finibus, IV)
[4] « L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périraient tous en très peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré. » (Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, I).
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