20/05/2008

Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, 2 : Une écriture de l’allégorire

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« L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie refrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude.  Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ;  nous rêvons dans un monde immense. L’immensité est le  mouvement de l’homme immobile. L’immensité est un des  caractères dynamiques de la rêverie tranquille. »
Gaston Bachelard, La poétique de l’espace.

On me pardonnera, je l’espère, le mauvais jeu de mots qui forme le titre de cette nouvelle note consacrée à La Forêt d’Iscambe ; mais c’est que Christian Charrière lui-même aurait sans doute pu l’écrire. Ce goût de l’invention lexicale, de l’audacieux mot-valise au calembour éhonté, parcourt le récit de bout en bout, et constitue sa singularité première. Car c’est d’abord par le biais d’une réinvention de la langue que La Forêt d’Iscambe se démarque du modèle plus ou moins canonique du roman de Fantasy, incarné par les récits de Tolkien (au nombre desquels, soit dit en passant, j’hésite à inclure Les Enfants de Hurin, dont l’authenticité peut raisonnablement être mise en doute). Certes, l’invention lexicale forme également la clé de voûte de l’œuvre de Tolkien, et Le Seigneur des Anneaux peut être lu comme une étude linguistique, comme en atteste la création par Tolkien des langues elfique et naine, alphabet y compris, à partir des données linguistiques propres aux différents peuples européens. Mais cette forme singulière de création, liée chez Tolkien à une vocation universitaire, prend une tout autre tournure dans le roman de Christian Charrière, où la mise en oeuvre d’une langue spécifique ne semble revêtir aucune fonction positivement référentielle. Bien entendu, chez Tolkien comme chez Charrière, l’intérêt principal du récit réside dans la création d’un monde à part entière, dont le récit ne constitue que la face visible ; mais là où Tolkien tire parti de connaissances linguistiques, historiques et culturelles pour créer un univers synthétique, Charrière, lui, paraît trouver cette totalité englobante dans la mise en évidence de la valeur poétique des mots et de leur agencement. Le néologisme, chez Tolkien, est d’abord le résultat d’un savant mélange de phonèmes et d’idiomes ; dans La Forêt d’Iscambe, il donne surtout lieu à une association de couleurs, de formes et d’affects dont la complémentarité n’avait pu être révélée auparavant. Ce déploiement permanent d’une langue faite d’improbables mélanges est initié dès les premières lignes du roman :

    « Des signes annoncent à l’être humain son passage à une vie plus limpide, véritables messages du futur qu’il faut méditer, éclairer des lueurs de l’intuition, interpréter par métaphores successives pour cueillir leur sens secret et se tenir, à la fois impatient et apaisé, dans l’attente de l’inévitable. Et, des années plus tard, quand It’van, retrouvant cette journée dans sa mémoire, essaiera de découvrir ces avertissements, il pensera au vol de flamours qu’il aperçut ce matin-là, dans un ciel sans nuages, en sortant du fortin de la vallée d’Émeraude.
    Le flamour n’est pas un migrateur ordinaire : venu du couchant, il se dirige droit vers l’est et le soleil levant, vers ces pays de la source et de la lumière dont nul, jamais, ne le vit revenir. On dirait qu’il va se disperser, se dissoudre là-bas, s’anéantir dans cette clarté naissante, comme meurt le fleuve dans l’Océan – où il subsiste pourtant. Ses couleurs sont celles du feu et ses dimensions impressionnantes : plus de vingt coudées de la pointe du bec à l’ultime touffe enflammée de sa parure. Mais ce qui le distingue des autres oiseaux, ce sont ses ailes. Il en a huit paires d’égale grandeur et qui battent l’air en cadence. Vu du sol, il semblerait une haute galère frappant de ses rames conjuguées la surface écumeuse des mers. Voilà ce qui en fait l’oiseau-signe, le cygne aérien du destin – et pourquoi, franchissant comme chaque matin le fossé d’enceinte où, sur une eau noire, flottaient des lotus roses, It’van fut ému en apercevant les flamours. Il allait se passer quelque chose, se dit-il, un événement qui mettrait un terme à sa vie tranquille et rêveuse, à sa longue adolescence et à sa paresse ensoleillée. »

Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, Seuil, coll. Points Fantasy, pp.11-12
 
    C’est donc sous le « cygne » de cet oiseau inaugural que se place d’emblée le récit de Charrière, construit comme un parcours initiatique, qui livre à ses personnages le secret d’une spiritualité alliant le haut et le bas, l’âme et la chair, le transcendant et l’immanent en une dualité harmonieuse, salvatrice et totalisante. Le nom même du flamour est le signe de cet équilibre à venir entre la lumière apollinienne du logos désincarné et l’éclat sombre de la matière chantée par les poètes : il associe en effet un référent associé à une forme, à une couleur et à un mouvement, avec un référent immatériel*. Le flamour contient ainsi à la fois le signifiant et le signifié, l’origine et le résultat de la métaphore ; il rassemble les deux parties jadis séparées du symbolon. Le texte est cet espace où se reconstitue ce qui était disjoint, et où chaque être trouve sa source, son orient, pour peu qu’il soit à sa recherche. Tout objet, dans La Forêt d’Iscambe, est soumis aux lois d’une alchimie poétique singulière, sous l’emprise de laquelle il devient la trace métaphorique, sinon d’une idée, du moins d’un référent plus proche que lui de l’abstraction, plus aérien (c’est ainsi que le mouvement des lotus sur l’eau des douves rejoue à l’échelle terrestre le vol des flamours) ; l’écriture de Charrière tisse, dans la trame de la langue, un réseau de signes qui construisent peu à peu un univers de sens.
    Cette réunion de l’immanent et du transcendant constitue l’objet de la quête d’It’van, dont chaque étape recèle les mêmes enseignements : c’est dans l’ombre de la matière que se terre la lumière. Ainsi It’van, peu après son entrée dans la forêt, tombe-t-il dans le piège visqueux et soporifique d’une immense fleur carnivore ; c’est la douleur provoquée par les sucs digestifs qui le réveille alors qu’il s’enfonce lentement dans les entrailles végétales, et il parvient à s’en dégager au tranchant de sa lame. C’est à l’issue de cette première descente aux enfers qu’It’van atteint la première forme de la lumière, pourrait-on dire en pastichant Alain Damasio et ses neuf formes du vent** : la peau d’It’van, imprégnée du suc de la fleur, brille d’une constante et indélébile phosphorescence. Ce motif de la lumière trouvée dans les ténèbres réapparaît sous le sanctuaire de Vézelay, lorsque le même It’van incite les termites à déserherber les galeries profondes pour ouvrir le passage à l’oiseau de feu, symbole de l’âme de la termitière. Joseph Conrad n’a qu’à bien se tenir : au cœur des ténèbres dionysiaques, voire infernales, de la forêt, se trouve une lumière transcendante qui révèle l’homme à lui-même.
    Il en est de même pour les deux dissidents : le Fondeur, « laineux » parce que partisan des nuages, mène son disciple Évariste vers Paris, capitale perdue de la connaissance humaine,  « archipels » à parcourir pour atteindre enfin l’« Absolu Indifférencié ». Telle est la doctrine du Fondeur ; les blagoulets, à l’inverse, « sentent le vieux chiffon, l’intérieur des tiroirs de bureau et le hangar désaffecté »*** : ils sont désespérément terre-à-terre et ignorent volontairement la transcendance, considérant les nuages insolents d’un œil aussi vitreux que rageur. Mais la vérité ultime n’est ni céleste, ni terrestre : elle réside dans l’union de ces contraires, et c’est en cela que le vol de flamours inaugural est véritablement le signe de cette harmonie à venir. De même que le logos doit s’incarner pour trouver sa pleine réalisation, l’esprit humain s’effectue dans l’acceptation de ses tréfonds reptiliens, dont le varan étreint par le roi Tanguy une fois l’an est une manifestation allégorique. Dès lors que cette part sombre de l’imagination est au pouvoir, c’est une narration infinie qui s’ouvre, à l’instar des combinaisons phonétiques et lexicales, créatrices d’un bestiaire incongru dont les représentants visibles sont les flamours, les clapattes, le Hort, ou encore les choupins, ces animaux de trait ou de bât qui ne cessent de gémir, feignant l’agonie pour s’épargner de trop lourdes charges.
    Cette démarche de création par l’allégorie est pratiquée comme une discipline à part entière par les laineux, pour qui le réel doit être déchiffré. Le Fondeur et Évariste sont conscients que le monde est irréductible au code qu’ils lui superposent, et que la véritable fonction des lieux du passé leur est à jamais hermétique, quand bien même ils auraient accès à tous les textes anciens. Cependant, malgré les railleries du Fondeur, le jeune et fougueux Évariste poursuit son exégèse sur l’Autoroute du Soleil.

« C’était un édifice des temps anciens entouré d’une vaste esplanade cimentée et où d’étranges bornes métalliques se dressaient. Pour rejoindre ce bâtiment, il fallait quitter l’autoroute proprement dite et emprunter une courte et étroite piste secondaire que le Fondeur qualifia – non sans une certaine emphase – de « bretelle ».
    – Nous sommes sur la bretelle, quelle belle bretelle ! répétait-il  avec cette satisfaction orgueilleuse qu’engendre la certitude du savoir.
    – Eh bien, maître, puisque vous avez lu les livres d’autrefois, expliquez-moi l’usage de ces silhouettes de métal qui semblent avoir un visage et qui vont par deux.
    – Le Fondeur, qui, de toute évidence, connaissait la réponse et la retenait sous sa langue, toisa son disciple.
    – Station-service, finit-il par dire comme on crache un petit noyau.
    – Station-service ? Je ne comprends pas.
    – Il y a beaucoup de choses sur cette terre que tu ne comprends pas, bougre de moinillon. Une station-service était un lieu où, par l’intermédiaire de ces bornes métalliques, l’on distribuait la boisson nécessaire aux véhicules.
    – Une fontaine, alors ?
    – Oui, si tu veux, une sorte de fontaine.
    […]
    Le jeune homme frappa le sol cimenté de sa sandale. Il sonnait creux : on eût dit qu’une grande âme nocturne et caverneuse était étendue sous la terre. Devant lui, verdâtres et toutes suitantes d’humidité, deux bornes se dressaient avec leurs visages vitrés et poussiéreux. Évariste  les débarbouilla de la manche de sa robe.  Apparurent, sur l’une et sur l’autre, deux yeux et une bouche où des chiffres étaient inscrits. Puis, arrachant les plaques de mousse qui les recouvraient :
    – Que lisez-vous là ? demanda-t-il à son maître.
    Le Fondeur se pencha.
    – Sur l’une je lis : ESSENCE. Et sur l’autre : SUPER.
    – Des idoles, murmura le jeune homme, oui, des idoles, ou Évariste n’est plus Évariste !
    Puis, se tournant vers son compagnon :
    – Eh bien ! Je ne suis pas de votre avis ! proclama-t-il avec une telle force dans le sépulcral silence  que des oiseaux effrayés s’envolèrent.
    – Comment ? Que veux-tu dire ?
    – Tout simplement que cet endroit n’était pas une station-service, mais un temple !
    […]
    Vous m’avez dit vous-même si souvent qu’il fallait briser la carapace de l’apparence, faire tomber le volet de l’illusion pour que surgisse sous sa coquille l’amande ineffable de la vérité ! J’applique le système que vous m’avez vous-même enseigné et que vous appelez… comment déjà ?... l’arithmétique… non, l’herméneutique spirituelle. Je vous dis que sous ces touffes d’herbe et sous ce sol cimenté s’étend un monde souterrain, immense caverne obscure qui est le symbole des profondeurs de l’âme humaine.
    – Mais ce n’est pas une caverne ! objecta le Fondeur. Il s’agit tout bonnement des citernes qui contenaient autrefois le carburant.
    – Non ! Ce ne sont pas des citernes, insista Évariste. C’est notre âme sombre et tourmentée, c’est la fosse du varan et les mille étages de caves qui se prolongent sous le logis étroit de notre conscience. Quant à ces bornes, elles sont porteuses du plus haut message qui ait jamais été adressé à l’homme. Car le mot essence est sacré. Il signifie tout bonnement, comme vous dites, l’âme de l’âme ou si vous voulez le soleil des ténèbres, ce noyau de lumière irradiante, immergé dans les tréfonds de l’obscurité et qui est une parcelle du divin enfermée dans le cachot de notre corps. Quant au super…
    Pressant ses mains sur sa poitrine creuse comme pour contenir le flot torrentiel qui la traversait, Évariste s’interrompit.
    – Quant au super, reprit le vieux laineux avec un soupir moqueur, il s’agit du supra-mental, je suppose ?
    – oui, clama le jeune homme d’une voix triomphante : c’est la superconscience, c’est l’océan de lumière du divin vers lequel l’essence doit faire retour pour aboutir à l’unité majestueuse du bas et du haut. Que descende le super et que monte à sa rencontre l’essence – et qu’ils se rejoignent en une rayonnante étreinte, formant… euh… formant…
    Il se tut un instant, hors d’haleine, puis, désignant les grandes pancartes suspendues au-dessus de chaque couple d’idoles métalliques et qui portaient, au centre d’un cercle bleu, la même inscription en lettres rouges :
    – Qu’y a-t-il d’écrit là ? demanda-t-il à son maître.
    Le Fondeur plissa les paupières :
    – TOTAL, déchiffra-t-il. C’est le mot TOTAL qui est répété ici. Il s’agit probablement de la marque du…
    – Taisez-vous ! cria Évariste, hors de lui. Nous sommes ici dans une enceinte sacrée, celle du Dieu Total, image de l’harmonie suprême, de l’union des bas-fonds obscurs avec les hauteurs brillantes. C’est lui désormais que je veux adorer et non point votre… Absolu Indifférencié ou vos archipels abstraits.
    – Mais tout ceci est faux, mon pauvre moinillon. Cet endroit n’est pas un temple, c’est un garage. Et ces idoles sont des pompes à essence…
    – Eh bien, même si c’est faux, c’est vrai ! proclama Évariste d’un air buté. »
Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, p. 157 à 161.

Le discours farfelu d’Évariste, qui se plaît à imaginer une fonction religieuse pour les stations-service, peut être pris au sérieux, dans la mesure où il pose les principes de l’élaboration d’une méthode d’interprétation du monde qui lui permet d’incarner dans le réel la spiritualité théorique du Fondeur, et ainsi de la réaliser. La Forêt d’Iscambe est donc moins l’histoire d’un voyage initiatique vers Paris que le récit métaphorique d’un voyage intérieur vers une spiritualité qui consiste à inscrire le transcendant dans l’immanent. Peu importent les errances loufoques du jugement, qui traduisent plaisamment la nature dérisoire de la connaissance humaine dans ce contexte post-apocalyptique. Ce qui compte, au-delà du chemin emprunté ou de la matière objective du système, c’est la mise en oeuvre d’une interprétation par l’allégorie. Roman d’apprentissage, en ce sens, puisque le jeune laineux outrepasse l’enseignement abstrait de son maître en apprenant à déchiffrer les signes que renferme le réel. La vérité qui en découle n’a rien de subjectif, et pour être historiquement, objectivement fausse, elle n’en est pas moins absolue dans l’univers de La Forêt d’Iscambe, et peut-être au-delà. C’est le sens de la dernière phrase de l’extrait, par laquelle Évariste met fin à une dispute stérile ; et l’ironie même, pour le lecteur actuel, de ce passage, souligne la légitimité d’une « herméneutique spirituelle » qui attribue aux objets une fonction nouvelle et superpose au réel un monde régi par les lois de l’imagination. Car si nous ne reconnaissons évidemment aucune fonction religieuse dans le rituel de la pompe à essence (quoi qu’on pourrait se surprendre, prochainement, à demander grâce au dieu Total), l’interprétation d’Évariste met en évidence, d’une part, la valeur potentiellement symbolique des divers logos qui peuplent notre quotidien****, et, d’autre part, la puissance créatrice de l’imagination, capable de réinventer le monde pour finalement y imposer sa marque, à l’instar d’Évariste, dont le passage dans la forêt bouleverse les forces en présence et finit par y rétablir l’harmonie cyclique en libérant les mystérieux clapattes.
    Et pour finir cette note comme je l’ai commencée, c’est-à-dire par un mauvais calembour, on l’aura compris : La Forêt d’Iscambe est un ouvrage à lire pour quiconque aspire à faire travailler ses zeugmatiques.
 
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*  Cette figure consistant à lier l’abstrait au concret dans une même unité syntaxique a été baptisée zeugma par nos illustres ancêtres : eh bien, soit ! mais Christian Charrière se serait-il proclamé adepte du zeugme ? La question mériterait d’être approfondie.

** Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Gallimard, coll. Folio SF, 2004.

*** Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, p.112.

**** Le jeune laineux, toujours plus audacieux dans sa lecture du monde, compose ainsi un véritable panthéon dans lequel se distinguent notamment le dieu Antar, la déesse Shell enfermée dans sa coquille, le dieu félin Agip, ou encore la redoutable déesse Castrol, qui prend un malin plaisir à arracher les génitoires de ceux qui ont le malheur de croiser sa route. 

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