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07.05.2008

Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, 1 : « Fair Lothlórien »

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« Though he walked and breathed, and about him living leaves and flowers were stirred by the same cool wind as fanned his face, Frodo felt that he was in a timeless land that did not fade or change or fall into forgetfulness. »
J.R.R. Tolkien, The Fellowship of the Ring.

« Oh ! population de gens qui vont et viennent,
Habitants délicats des forêts de nous-mêmes »
.
Jules Supervielle, La Fable du monde.

    Presque comme on accroche une médaille à l’uniforme d’un officier en lui tapotant l’épaule d’un geste magnanime, la quatrième de couverture de l’édition de poche de La Forêt d’Iscambe (Seuil, collection Points / Fantasy) attribue à l’auteur un titre de gloire qui donne le ton du récit, sans pour autant traduire son statut d’hapax littéraire : « Le temps de ce roman culte et inoubliable, Christian Charrière a gagné ses galons de Tolkien français. » Une telle récompense peut paraître pertinente de prime abord : l’œuvre de J.R.R. Tolkien semble en effet avoir été pour Charrière un intertexte de première importance, si l’on songe notamment à la ténébreuse forêt de Mirkwood, traversée par Bilbo et ses compagnons dans The Hobbit.
    C’est à l’orée d’une forêt similaire, plusieurs siècles après un guerre nucléaire qui a ravagé l’Europe, que prospère la Vallée d’Émeraude, sous le règne du roi Tanguy. Le Sud de la France est dominé par le Bureau Populaire de Marseille, seule métropole épargnée par les bombes. Tanguy, dans sa jeunesse, a fui cette administration contraignante pour s’installer à l’orée de la forêt d’Iscambe, qui lui apparaît comme un univers à part, diamétralement opposé à l’ordre rassurant de la plaine, et par conséquent hostile. Mais It’van, un jeune homme profondément lié à la forêt – c’est au pied d’un arbre, à l’orée de la menaçante jungle, que Tanguy le recueillit peu après sa naissance – ne partage pas la courte vue du roi, dont le premier souci est le bien-être de ses sujets et le bon fonctionnement de la communauté. Le jeune guetteur, accompagné d’Anne, fille de Tanguy, et de deux dissidents venus de Marseille pour trouver Paris et renouer avec la connaissance perdue, profite de l’invasion de la vallée par la police du Bureau Populaire pour découvrir la forêt et entrer en communion avec elle. Alors qu’il tente de retrouver ses compagnons partis avec un peu d’avance, It’van est enrôlé de force par une armée de termites géants qui a élu domicile sous la colline de Vézelay. Il découvre à cette occasion le monde souterrain qui recèle des secrets invisibles à la surface : aussi s’engage-t-il sans hésiter aux côtés de la reine Blancheboudine pour mettre fin au conflit qui oppose les termites à la fourmilière voisine et accéder à un statut véritablement prophétique. Dans le même temps, les deux dissidents « laineux », poursuivis par Blanc-Pétral et ses redoutables agents de la blagoulette*, incarnation de la rigueur administrative du Bureau Populaire, explorent la forêt et y découvrent les anciennes infrastructures liées au réseau autoroutier, se perdant dans des conjectures sur l’utilité de la chaussée à double sens, du terre-plein central, ou encore des stations-service. Ces divagations les conduisent pourtant à élaborer les fondements d’une spiritualité nouvelle qui constitue le véritable objet de leur quête. Le roman de Charrière, tout comme The Hobbit, relate ainsi un voyage initiatique donnant lieu à une transfiguration des personnages – à l’instar de Bilbo, qui apprend à mettre à profit les propriétés ancestrales de sa race pour passer du statut de Hobbit ordinaire, casanier et craintif, à celui de « cambrioleur » et finalement de héros, It’van, sentinelle de la Vallée d’Émeraude, devient dans la forêt l’homme-luciole, celui qui éclaire le chemin à suivre dans l’obscurité.

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Comme on le voit, le rapprochement de La Forêt d’Iscambe avec l’œuvre de Tolkien peut paraître fructueux sur le plan thématique : la forêt imaginée par Charrière, tout comme Mirkwood, la Vieille Forêt ou Fangorn, est un lieu étranger à toute rationalité, au sein duquel les proportions ne sont pas les mêmes que dans la plaine ; espace d’ombre abritant des puissances occultes, non maîtrisables si on la considère du point de vue des blagoulets, la forêt d’Iscambe, à travers le regard d’It’van et des laineux, tient plutôt de la lumineuse Lothlórien telle qu’elle apparaît dans Le Seigneur des Anneaux ; autrement dit, dès lors qu’on est capable d’en comprendre la beauté, d’y percevoir le secret essentiel de la vie, la forêt d’Iscambe apparaît dans toute sa ténébreuse splendeur. Les blagoulets, à l’instar des Orcs de la Moria, s’enfoncent dans un territoire qui leur est irrémédiablement étranger et hostile, et les métamorphoses qu’ils y subissent confinent à la souffrance et à la mort néantisante plutôt qu’à une mutation vers un mode d’existence supérieur. À la forêt dionysiaque où l’on se perd s’oppose une forêt apollinienne où l’on se (re)trouve soi-même, et qui révèle peu à peu aux yeux émerveillés d’It’van et des laineux les secrets des peuples abrités sous ses frondaisons.
    En explorant la forêt d’Iscambe, c’est dans l’espace sacré de la nature cyclique – immuable parce qu’en perpétuel mouvement – qu’évoluent les personnages ; ceux qui savent prendre la mesure de cette immensité en viennent à participer à la vie foisonnante de la forêt, tandis que l’homme déraciné, autotélique et obsédé par la maîtrise du monde, en est irrémédiablement exclu. On retrouve là l’imaginaire des contes de Grimm ou de Perrault, dans lesquels la forêt figure le plus souvent cet espace surnaturel qui reflète l’âme de ceux qui la traversent ; je pense ici à la fameuse scène du Blanche Neige de Walt Disney où les arbres s’animent, tels les terribles Huorn évoqués dans le récit par Tolkien de la bataille du gouffre de Helm, engloutissant la chétive créature humaine sous leurs ramures tentaculaires.
    Rien que de bien connu, en somme, dans ce symbolisme de la forêt, qui parcourt de long en large l’histoire des représentations depuis l’Antiquité. La forêt, dans la mythologie grecque, est le domaine où règne le dieu Pan et où s’ébattent toutes sortes de divinités mineures. Elle occupe une place privilégiée dans la religion romaine : le bois sacré représente un espace réservé aux dieux, séparé du monde habité par la frontière de son orée infranchissable par le commun des mortels. On pénètre dans la forêt en s’ouvrant à la transcendance. Plus largement, le terme même de « forêt » provient de l’adjectif latin forestis, qui signifie « extérieur » : qui ose y pénètrer entre dans un univers à part, à la fois craint et vénéré, tutélaire et dangereux, qui illustre le double sens d’un autre adjectif primordial, sacer (sacré). Cet ailleurs forestier est omniprésent dans les textes médiévaux, ainsi dans le célèbre épisode du Tristan de Béroul où les amants se réfugient sous le couvert de la forêt, protégés non pas directement par une transcendance divine, mais par celle de leur amour étranger à toute norme sociale. On pourrait citer de nombreux autres exemples qui témoignent de la prégnance de cette représentation de la forêt dans la civilisation occidentale.
   
    Est-ce à dire que La Forêt d’Iscambe se résume à une synthèse bien ficelée d’éléments traditionnels maintes fois rencontrés, ou pire, à une simple combinaison d’intertextes qui lui interdirait toute autonomie littéraire ? Si l’œuvre de Charrière renoue naturellement avec la symbolique millénaire de la forêt, il y a sans conteste davantage dans ce roman qu’un prolongement ou une transposition de l’œuvre de Tolkien, qui figure elle-même une immense somme de représentations issues des différentes littératures européennes. De même que Le Seigneur des Anneaux et ses multiples appendices outrepassent cette dimension rhapsodique pour s’affirmer comme un univers complet et autonome, La Forêt d’Iscambe trouve la singularité de son ancrage imaginaire dans le déploiement d’un style créateur.
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* Milice spécialisée dans le repérage et l’arrestation des dissidents. « Son nom : la blagoulette. Son arme : le rire. » (La Forêt d’Iscambe, Seuil, coll. Points Fantasy, p. 93) Mais, comme l’explique plus loin le narrateur, « […] cette méthode fut abandonnée et l’on recourut à des façon d’agir plus traditionnelles telles que la délation organisée, la torture, la surveillance des lieux publics et la trahison récompensée. Humiliés par le souvenir de leurs échecs, les blagoulets devinrent graves, très graves. Ils en vinrent même à considérer le rire comme l’indice d’un esprit rebelle et antibureaucratique. » (Ibid., pp. 94-95)

Commentaires

Je cours de ce pas commander ce livre car bien évidemment, je ne le trouve pas en librairie !!!


Signé :
Un blagoulet en avance sur son temps ...

Ecrit par : Ultim | 08.05.2008

Bonne idée Ultimo ! Tu me diras ce que tu en penses.

A +

Ecrit par : François | 09.05.2008