26/01/2008
Stream of Satsukness

Ils m’ont tous crié « Coussin ! »
Je trottine sur un mètre ou deux et je me retourne : si personne ne me suit plus, je pourrai retourner m’affairer sur cette moisissure si appétissante, sur le tapis de la chambre du bas, me moucher sur le coin du mur, et peut-être fouiner un peu dans la valise du bipède à écharpe rouge qui crie très fort, mais pas autant que le maître à plein temps. J’ai faim.
On me suit. C’est l’écharpe rouge. Je respire trop fort pour entendre nettement les pas, mais c’est bien lui, il ne me lâchera pas, jusqu’au fauteuil. Il ne lâche jamais, il est presque aussi tenace que moi ; mais s’il était tout le temps dans la maison comme le maître à plein temps, il renoncerait et il me laisserait m’allonger sur le canapé mou, lécher les coussins. C’est sûr. De toute manière, dès qu’il retournera dans la chambre, je me faufilerai sous le bras du fauteuil et je courrai jusqu’à sa porte, pour voir. En attendant, je lèche mes pattes sur le « coussin ». Y’a même plus de coussin sur mon fauteuil, je l’ai trop gratté, mais ils continuent d’appeler ça « coussin », alors j’imagine qu’ils ont modifié le sens du mot plutôt que d’en choisir un autre, par commodité. Faudra que je demande au chat ce qu’il en pense. Quand est-ce qu’ils me donnent à manger ? J’ai faim.
Le chat, il se débrouille toujours pour faire des choses qui ne dérangent personne. Sauf moi, bien sûr. Lui, quand il se couche sur le canapé mou, personne ne vient le déloger. Il sent meilleur. Il est tranquille. Alors des fois, je lui cours après, je lui saute dessus et on se bat. Lui, ça l’amuse. Il m’énerve.
Tout à l’heure, je me suis levée et j’ai couru jusqu’à la fenêtre pour aboyer. De l’autre côté de la baie, il n’y a rien, mais ça n’a pas d’importance. La seule chose qui compte, à part la bouffe (j’ai faim), c’est d’aboyer. Surtout quand il y a du bruit derrière la porte. Dans ces moments-là, je m’en donne à cœur joie et j’essaie même de sortir dans la rue, pour renifler. Là, j’aboie un peu. Ça défoule, mais quand les bipèdes crient plus fort que moi, j’arrête. Sinon, ils m’enferment dans la cuisine ou dans le garage, et c’est moins intéressant ; je préfère être près des bipèdes, je m’y sens plus utile. C’est ma place. Ils ont besoin de moi, mais ils ne le savent pas. Chienne de vie ! Je fais pourtant tout ce qu’il faut pour les aider, foi de carlin. J’aboie pour éloigner les nombreux agresseurs qui passent derrière les vitres (papillons, moucherons et cheveux d’anges, principalement), je nettoie les sols, je parfume la maison, et mon ronflement constant les apaise. Quoi ? Mais si.
Quelle lassitude… Ce boulot de chien de garde et de compagnie, ça m’épuise. Mes paupières ont décidé de se fermer, ça tombe plutôt bien.
Tiens ! Une péripétie ! Le bruit d’un bipède descend l’escalier ! Qui est-ce ? Je trépigne sur mon fauteuil, ma langue ne tient pas en place – elle aussi est indépendante de ma volonté : à ce moment précis, il faut qu’elle me lèche le front, alors je la laisse faire.
Le bruit se rapproche. L’attente est insoutenable... C’est un autre, il a de longs poils sur le haut du crâne. Je le connais bien. Il s’occupe de moi quand il est là, il me donne à manger. Par contre, il me lave jamais. Personne veut me laver. Après, faut pas venir se plaindre de l’odeur. Bande de flemmards. Mais il fait quoi, là ? J’ai faim ! Il s’affale sur le canapé mou, comme si je n’étais pas là. Qu’à cela ne tienne, ma spécialité, c’est de rappeler ma présence au bon souvenir des bipèdes. Mon secret, c’est le bruit. C’est fou le bruit qu’on peut faire avec un appareil respiratoire et un peu de salive. Inspirer à fond, le plus longtemps possible, expirer d’un coup (tant pis pour les postillons, il l’aura bien cherché), et recommencer jusqu’au déblocage de la situation de crise.
Hé hé, ça y est, il n’entend plus la télé, il va être obligé de m’ouvrir la porte de la cuisine et de me donner à manger. Victoire ! Croquettes, me voilà ! Je trottine juste derrière les deux grandes pattes, avec toute la dignité dont je suis capable, en continuant mon bruit, des fois qu’il changerait d’avis. On sait jamais.
A ne pas suivre…

14:35 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : carlin, satsuko, monstre


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