19/01/2008
Théophile de Viau : Introduction

Le regard de la critique sur l’œuvre poétique de Théophile de Viau semble largement déterminé par sa vie mouvementée de poète de cour. Son procès et son emprisonnement, cause son décès prématuré, marquent en effet un tournant dans l’histoire des relations entre le pouvoir et la production littéraire, comme le fait remarquer Michel Jeanneret dans Eros rebelle : littérature et dissidence à l’âge baroque :
Un poète trop libre, rattaché précisément au milieu aristocratique et aux cercles littéraires suspects, va être cassé brutalement par la collusion de la Justice et du parti dévot. Après cette sanction brutale, le rapport des intellectuels et du pouvoir sera marqué par la défiance. La période de glaciation commence.[1]
Théophile se situe ainsi à un singulier point de convergence entre histoire politique et histoire littéraire, et son œuvre est le plus souvent lue comme un témoignage, une trace écrite de ce passage d’une politique de relative tolérance à une politique d’intransigeance à l’égard de tous les débordements. Guido Saba a retracé[2] l’histoire de la réception du poète. Cette entreprise, en rassemblant la plupart des textes qui ont été écrits sur Théophile depuis son époque jusqu’à la nôtre, témoigne bien de l’importance que le poète a pu revêtir au regard des enjeux idéologiques et politiques en France. Dès son emprisonnement, et plus encore après sa mort, il semble avoir été considéré comme le principal héraut – voire héros – du mouvement libertin naissant. Ses détracteurs y sont pour beaucoup. Ainsi, la Doctrine curieuse du père Garasse, conçue pour combattre l’expansion du libertinage, décerne à Théophile le titre injurieux de « roi des libertins », c’est-à-dire à la fois un homme aux mœurs dissolues et un athée convaincu opposant l’évidence de la raison au miracle de la foi. Les successeurs de Théophile, à commencer par Cyrano de Bergerac, en feront implicitement un titre de gloire en lui rendant hommage.
Jusqu’à une époque récente, on trouve des témoignages d’une telle hagiographie du poète : ainsi, sous la Troisième République, M. Charles Samaran, archiviste et futur membre de l’Institut, publiait, dans le Bulletin de la société des Sciences, Lettres et Arts de Pau, un article intitulé « Un épisode inconnu de la vie de Théophile de Viau »[3]. L’auteur passe rapidement sur les qualités littéraires de Théophile pour adopter une perspective historique, et relate l’épisode promis, tiré de la déposition de René Leblanc, qui affirmait avoir entendu Théophile tenir des propos blasphématoires au château de Castelnau-Barbarens, en 1615 :
Théophile récita sans doute quelques-unes de ses poésies ; ce ne furent assurément pas les moins folâtres. Et quand les questions religieuses furent mises sur le tapis, il dut oublier parfois la retenue que commandait alors la plus élémentaire prudence. Le fait est qu’un traître se trouva parmi ses auditeurs, un traître qui répéta plus tard aux commissaires délégués par le Parlement pour instruire l’affaire de Théophile quelques propos inconsidérés du pauvre rimeur. Impiété notoire, blasphème, méconnaissance du dogme de l’immortalité de l’âme et même de l’existence de Dieu, tels sont les crimes de lèse-majesté dont Théophile se serait rendu coupable à Castelnau-Barbarens. […]
Il fut condamné le 1er septembre 1625 au bannissement perpétuel. C’est déjà beaucoup pour ce que nous appellerions aujourd’hui des peccadilles. […] Quel dommage que ce libre et fier génie n’ait pu s’épanouir deux ou trois siècles plus tard ! S’il eût été notre contemporain, Théophile de Viau serait mort apparemment très décoré et, encore que blasphémateur, membre de l’Académie française.
Du fait de son impertinence à l’égard des autorités religieuses, Théophile est ainsi clairement conçu par M. Samaran comme un lointain précurseur de l’esprit laïc qui caractérise la France contemporaine ; tout au moins la réhabilitation de Théophile de Viau au XIXe siècle est-elle perçue ici comme un moyen de rappeler les méfaits passés du pouvoir religieux et de mettre en valeur les progrès de la liberté d’expression. Dans l’article de M. Samaran, la dimension littéraire de Théophile est éclipsée par l’importance de son procès, et c’est son personnage historique qui fait l’objet d’une récupération idéologique.
Indépendamment de cette tendance à chercher dans l’œuvre de Théophile un appui idéologique, et dans une perspective plus objective, une analyse déterminée par un tel regard historique conduit à y distinguer au moins trois périodes successives : une première période d’insouciance, depuis les premiers poèmes jusqu’aux pièces contemporaines de son exil, en 1620-1621 ; une seconde période où Théophile cherche à raffermir sa position à la Cour et à se défendre contre ses détracteurs en publiant ses œuvres, jusqu’à sa capture inopinée à la citadelle du Catelet, alors qu’il tentait de fuir, le 17 septembre 1623 ; et une dernière période de désespoir et de repentir, contemporaine de son emprisonnement. Cette périodisation a l’avantage d’expliquer les apparentes incohérences que présente l’oeuvre de Théophile en les réduisant à une discontinuité d’ordre biographique : les contradictions pourraient alors être considérées comme des revirements liés à un tournant important dans la vie du poète. C’est notamment cette perspective biographique qui permet d’expliquer la conversion religieuse de Théophile en 1623 : cédant aux pressions politiques, et tentant d’écourter son emprisonnement par une attitude conciliante, il aurait ainsi abandonné son « libertinage » décrié par le père Garasse.
Les incohérences paraissent nombreuses dans cette œuvre, à tel point que sa lecture s’avère souvent surprenante. Ainsi, le premier volume des Œuvres complètes, dans l’édition de Guido Saba comme dans celles publiées du vivant de Théophile, s’ouvre sur une traduction relativement scrupuleuse du Phédon de Platon, effectuée en 1620. Parmi les péchés dont il s’était rendu coupable à Castelnau-Barbarens, selon Charles Samaran, la « méconnaissance du dogme de l’immortalité de l’âme » figurait en bonne place, mais le titre que Théophile a choisi pour sa traduction va droit au but : Traité de l’immortalité de l’âme, ou la mort de Socrate. Il ne fait aucun doute que cette œuvre revêtait une importance cruciale pour le poète, qui a lui-même insisté, lors de la première édition de ses œuvres, pour qu’elle ouvre le recueil. En outre, le soin inhabituel pris à cette traduction en prosimètre semble exclure la thèse d’une stratégie libertine de trompe-l’œil mise en œuvre par le poète pour endormir les soupçons et apaiser les foudres royales. A ceux qui, comme Antoine Adam, cherchent malgré tout à prouver qu’il s’agit d’un texte subversif, Guido Saba répond en ces termes, dans la notice correspondante de son édition la plus récente :
Cette position semble viciée à la base par la volonté de chercher à tout prix dans la production de Théophile des années 1618-1620 une cohésion de pensée qu’elle n’a et ne prétend pas avoir : il faut toujours se rappeler que Théophile est un poète et non un philosophe.[4]
Au cours de la première des trois périodes que nous avons distinguées, Théophile n’aurait donc jamais souhaité doter son œuvre d’un quelconque arrière-plan philosophique cohérent. En effet, il paraît éminemment difficile de concilier la philosophie du Traité avec le matérialisme dont il se réclame à plusieurs reprises, par exemple dans la Satire première[5], texte fondamental composé entre 1618 et 1620 qui témoigne clairement d’une vision du monde inspirée des matérialistes antiques en réfutant de manière virulente l’idée de l’essence divine de l’homme, socle de la doctrine platonicienne telle qu’elle transparaît dans le Phédon.
Il est clair qu’un texte comme le Traité s’oppose radicalement à la figure historique de l’incorrigible libertin, mais aussi à la plupart des textes célèbres de Théophile. La tentation est grande de chercher dans le Traité, comme l’a fait Antoine Adam, les indices d’une subversion discrète des codes platoniciens, afin d’accorder un tant soit peu ce texte avec l’aspect général de l’œuvre du poète. La traduction étant assez fidèle, la méthode la plus efficace pour repérer cette subversion est sans doute de répertorier les passages que Théophile a choisi de mettre en valeur en les traduisant en vers. Or, il apparaît que ce choix a été, sinon aléatoire, du moins déterminé par l’admiration du traducteur pour le platonisme tel qu’il a été récupéré par le christianisme renaissant. Ainsi, dès l’abord, l’évidence d’un Théophile épicurien se dissipe devant la diversité de l’œuvre du poète.
Cette apparente incohérence n’est pas un cas isolé, loin s’en faut : les contradictions abondent dans l’œuvre de Théophile. Le conflit que nous venons d’apercevoir entre matérialisme épicurien et platonisme chrétien semble trouver sa place dans une oscillation permanente, chez Théophile, entre l’attachement à la tradition et le rejet radical de cette même tradition. Théophile affirme parfois, dans des textes restés célèbres, son refus de se plier aux traditions littéraires, dont il se moque allègrement :
L’Elégance ordinaire de nos écrivains est à plus près selon ces termes :
« L’Aurore toute d’or et d’azur, brodée de perles et de rubis, paraissait aux portes de l’Orient ; les étoiles, éblouies d’une plus vive clarté, laissaient effacer leur blancheur et devenaient peu à peu de la couleur du ciel ; les bêtes de la quête revenaient aux bois et les hommes à leur travail ; le silence faisait place au bruit et les ténèbres à la lumière ».
Et tout le reste que la vanité des faiseurs de livres fait éclater à la faveur de l’ignorance publique.[6]
Après cette énergique entrée en matière, Théophile poursuit en affirmant qu’« il faut écrire à la moderne », et donc écarter les « afféteries » à l’antique pour écrire au naturel. Cette promotion du naturel dans l’écriture poétique apparaît à de nombreuses reprises dans l’œuvre de Théophile ; Or, comme le soulignent Jean-Pierre Chauveau et Guido Saba dans leurs éditions respectives, on trouve aussi de nombreux textes où Théophile se plie aux exigences de la tradition, à tel point qu’il use parfois des mêmes topoi qu’il a raillés dans les poèmes les plus audacieux. Lisons les trois premières strophes de la célèbre ode Le Matin :
L’Aurore sur le front du jour
Sème l’azur, l’or et l’ivoire,
Et le Soleil, lassé de boire,
Commence son oblique tour.
Les chevaux, au sortir de l’onde,
De flamme et de clarté couverts,
La bouche et les naseaux ouverts,
Ronflent la lumière du monde.
La lune fuit devant nos yeux,
La nuit a retiré ses voiles,
Peu à peu le front des étoiles
S’unit à la couleur des cieux.[7]
Il est vrai que Le Matin est une œuvre de jeunesse (Antoine Adam la date aux alentours de 1612) ; toujours est-il qu’on y trouve, sans aucune ironie, tous les topoi antiquisants dont le poète se rira plus tard dans la Première journée.
Deux explications peuvent être avancées pour de telles contradictions : ou bien elles sont dues à des revirements philosophiques ou esthétiques du poète d’une période à l’autre – mais de telles incohérences se rencontrent également à la lecture de poèmes rédigés à des dates plus rapprochées – , ou bien elles sont le fruit de la désinvolture du poète à l’égard du formalisme dogmatique, dans laquelle ses détracteurs ont vu une marque d’insouciance : Théophile, donnant libre cours à sa plume, ne se soucierait pas même de conférer une quelconque unité à son œuvre. C’est l’hypothèse qui sous-tend la remarque de Guido Saba citée plus haut. Cette hypothèse est renforcée par l’évidence de l’indolence dont Théophile fait preuve, et dont il se vante parfois :
Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins,
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,
Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,
Ecrire dans les bois, m’interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire.[8]
Cette indolence, Théophile ne se contente pas de la proclamer. Elle apparaît parfois involontairement au détour d’un vers où le soleil se lève du mauvais côté :
C’était au point que l’Occident
Laisse sortir le char ardent
Où roule le flambeau du monde.[9]
D’une manière générale, le rejet du travail poétique et la promotion du naturel se traduisent dans les textes par un certain relâchement, une certaine fluidité métrique. C’est là, apparemment, l’unique caractère commun à tous les textes composés par Théophile, et peut-être la cause des contradictions auxquelles le lecteur est parfois en butte à leur lecture. Ce serait donc cet élément formel qui assurerait l’aspect continu de l’œuvre de Théophile, et qui expliquerait en même temps la discontinuité intellectuelle qui la caractérise.
Se pose donc la question du désengagement de Théophile et de la gratuité philosophique de son œuvre, qui s’attache pourtant souvent à des réflexions d’ordre philosophique : la plupart des poèmes qui la composent se veulent manifestement l’illustration d’une philosophie, à l’image du Traité de l’immortalité de l’âme ou de la Satire première. Qui plus est, Théophile n’a de cesse de présenter fermement, de l’Epître à Monsieur du Fargis à la Première journée, en passant par l’Elégie à une dame, son programme poétique ; cette fermeté suggère, en dépit de toutes les incohérences dues à son manque de soin tant critiqué, l'ambition, de la part de Théophile de Viau, d’une unité intellectuelle et poétique.
Nous nous proposons dans cette étude d’analyser ce paradoxe en tâchant de distinguer, à partir de l’œuvre poétique de Théophile de Viau, un principe qui permette d’expliquer son apparente discontinuité intellectuelle, sans pour autant les réduire à des contradictions vides de sens. Nous tâcherons pour ce faire de dissocier l’œuvre de Théophile de Viau du contexte historique qui l’entoure, afin de mettre en évidence la complexité originelle de la pensée du poète dans la logique de son temps. Car les incohérences que nous avons entrevues ne sont considérées comme telles qu’au regard du personnage historique univoque forgé à partir de l’individu Théophile ; si l’on met de côté la représentation du poète agenais comme parangon du mouvement libertin pour le considérer en tant que poète – ce terme renvoyant non seulement à un rôle littéraire, mais aussi à un statut social dans le cadre de la Cour – , on peut chercher à établir une unité par-delà ces contradictions ; des textes aussi paradoxaux que le Traité de l’immortalité de l’âme (cas extrême, mais non cas isolé) pourront peut-être y trouver leur place. Deux types de pensées semblent en effet s’affronter au fil de l’œuvre de Théophile : une pensée matérialiste inspirée d’Horace et de Lucrèce, dont les poèmes les plus audacieux et les plus libres portent la marque ; et, aux antipodes de cette philosophie provocatrice, dans le droit fil du Phédon, une pensée chrétienne en accord avec l’esprit dominant du premier XVIIe siècle, caractérisé par une intériorisation de la religion qui n’est pas sans rappeler le cas de Montaigne, que Théophile a sans doute lu avec attention. Il paraît nécessaire, au regard de ces deux pensées antithétiques, de redéfinir le libertinage de Théophile en le mettant en rapport avec l’activité de poète conçue comme un moyen de se soustraire à la servitude. De ce point de vue, son œuvre poétique semble, au-delà d’un rôle philosophique, assurer une fonction pragmatique de mise en valeur du poète en tant qu’honnête homme.
[1] Michel Jeanneret, Eros rebelle : littérature et dissidence à l’âge classique, Seuil, 2003, p. 124.
[2] Guido Saba, Fortunes et infortunes de Théophile de Viau, Klincksieck, 1997.
[3] L’article ne porte pas de date précise.
[4] Théophile de Viau, Œuvres complètes, Champion, 1999, t. I, p. 277-278.
[5] Ibid., t. I, p. 220-224.
[6] Ibid., t. II, p. 11 : Première journée.
[7] Ibid., t. I, p. 158.
[8] Ibid., t. I, p. 205, Elégie à une dame.
[9] Ibid., t. II, p. 217, La Maison de Sylvie, ode V, v. 78-80.
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Commentaires
C'est pas un article sur la naissance de l'ostéopathie?? L'illustration est trompeuse! ("-ça fait mal sous mon doigt? -OUAIS! - oups pardon.."). Promis le prochain commentaire sera plus sérieux !
Mes omenaldis du mardi ! (en basque, pour l'occasion)
PE
Ecrit par : PE | 22/01/2008
Ah Omenaldi ! C'est le titre d'un morceau de Sylvain Luc, sur l'album "Ambre". Très, très beau... Bon, au bout d'une centaine d'écoutes, on commence un peu à s'en lasser.
Le tableau est du Caravage. Je me suis dit que le regard des apôtres qui s'extasient sur les blessures de Jesse était assez proche de celui du lectorat d'aujourd'hui à l'égard de Théophile. On ne voit guère que la béance du martyre, et on oublie le reste.
A bientôt pour de nouvelles illustrations proto-osthéopathiques !
Ecrit par : François | 22/01/2008
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