17/01/2008
Iain M. Banks, L'Usage des armes, II : L'Affranchi

The bomb lives only as it is falling.
Iain M. Banks, Use of Weapons, "Zakalwe's Song".
Iain M. Banks, Use of Weapons, "Zakalwe's Song".
Qu'on se le dise : si j'apprécie les ouvrages d'Iain Banks, ce n'est pas uniquement parce qu'il porte une barbe à peu près taillée comme la mienne. En voici une nouvelle preuve.
L’intrigue de L’Usage des Armes est entièrement centrée sur le personnage de Zakalwe, comme le montre la structure du récit. On le croise dès le Prologue, accompagné d’un dénommé Cullis, y est occupé à deviser sur le bonheur tout en terminant de vider le stock d’alcool contenu dans la salle la plus élevée d’un quelconque château. Voici les toutes premières lignes du récit :
« – Dis-moi, qu’est-ce que le bonheur ?
– Le bonheur ? le bonheur… c’est s’éveiller par une belle matinée de printemps après une épuisante première nuit avec une ravissante et passionnée… multi-meurtrière.
– Merde, et c’est tout ? »
Ce dialogue initial, s’il donne d’emblée une idée de l’état d’ébriété des deux personnages, fournit également une information qui apparaît ensuite fondamentale sur l’univers dans lequel évolue Chéradénine Zakalwe : il n’est pas citoyen de la Culture, comme en témoigne son goût pour la violence des antithèses. Du point de vue du sens, cet échange n’a guère d’intérêt ; d’ailleurs, on ne saura jamais qui, de Cullis ou de Zakalwe, énonce cette courte théorie du bonheur ; mais l’opposition inattendue de la douceur convenue, abondamment soulignée, et de la violence possible, met en évidence la profonde contradiction qui anime Zakalwe et le rend intrinsèquement étranger à la Culture, tout comme son compagnon d’armes : il est incapable de jouir pleinement du bonheur sans que son diagnostic vital soit engagé. Ce personnage ne sait vivre que sur le fil du rasoir. C’est ce qui le rend si parfaitement hermétique à toute compréhension aux yeux de ses employeurs de Circonstances Spéciales, à commencer par Diziet Sma et son drone, Skaffen-Amtiskaw. C’est également ce qui fait de L’Usage des Armes un récit foncièrement différent de L’Homme des Jeux, où il s’agissait pour un citoyen de la Culture de participer à l’assimilation par la Culture d’un Empire extérieur à sa civilisation. Zakalwe se voit investi d’une mission à peu près similaire, à un détail près : Si Contact le sollicite, c’est que la violence est nécessaire. Et pour cela, la Culture ne peut se reposer sur ses sujets, dont le caractère éminemment pacifiste fait de piètres guerriers. En d’autres termes, les citoyens de la Culture, étrangers à toute violence, et au-delà à toute contrariété matérielle, sont par là même étrangers au mercenaire Zakalwe, qui par son mode d’existence même représente la négation de l’utopie imaginée par Iain Banks. L’Usage des Armes est ainsi l’occasion d’explorer un paradoxe bien connu : le plaisir n’est rien sans son contraire.
« – Dis-moi, qu’est-ce que le bonheur ?
– Le bonheur ? le bonheur… c’est s’éveiller par une belle matinée de printemps après une épuisante première nuit avec une ravissante et passionnée… multi-meurtrière.
– Merde, et c’est tout ? »
Ce dialogue initial, s’il donne d’emblée une idée de l’état d’ébriété des deux personnages, fournit également une information qui apparaît ensuite fondamentale sur l’univers dans lequel évolue Chéradénine Zakalwe : il n’est pas citoyen de la Culture, comme en témoigne son goût pour la violence des antithèses. Du point de vue du sens, cet échange n’a guère d’intérêt ; d’ailleurs, on ne saura jamais qui, de Cullis ou de Zakalwe, énonce cette courte théorie du bonheur ; mais l’opposition inattendue de la douceur convenue, abondamment soulignée, et de la violence possible, met en évidence la profonde contradiction qui anime Zakalwe et le rend intrinsèquement étranger à la Culture, tout comme son compagnon d’armes : il est incapable de jouir pleinement du bonheur sans que son diagnostic vital soit engagé. Ce personnage ne sait vivre que sur le fil du rasoir. C’est ce qui le rend si parfaitement hermétique à toute compréhension aux yeux de ses employeurs de Circonstances Spéciales, à commencer par Diziet Sma et son drone, Skaffen-Amtiskaw. C’est également ce qui fait de L’Usage des Armes un récit foncièrement différent de L’Homme des Jeux, où il s’agissait pour un citoyen de la Culture de participer à l’assimilation par la Culture d’un Empire extérieur à sa civilisation. Zakalwe se voit investi d’une mission à peu près similaire, à un détail près : Si Contact le sollicite, c’est que la violence est nécessaire. Et pour cela, la Culture ne peut se reposer sur ses sujets, dont le caractère éminemment pacifiste fait de piètres guerriers. En d’autres termes, les citoyens de la Culture, étrangers à toute violence, et au-delà à toute contrariété matérielle, sont par là même étrangers au mercenaire Zakalwe, qui par son mode d’existence même représente la négation de l’utopie imaginée par Iain Banks. L’Usage des Armes est ainsi l’occasion d’explorer un paradoxe bien connu : le plaisir n’est rien sans son contraire.
« Les gens de la Culture savent bien que la vraie vie est en dehors de ses limites. Or ils ne peuvent guère rencontrer l’inédit, l’inconnu dans la science puisqu’ils ne sauraient y rivaliser avec les formidables intelligences artificielles. Et l’art qui n’est pas nourri par une possible souffrance tourne vite au ressassement. Le mal est le dernier objet de désir quand on a tout le reste et au-delà. Aussi, ce bon docteur Jekyll qu’est la Culture aspire-t-il toujours à rencontrer son Mr Hyde. Et les gens de la Culture sont fascinés par ceux de Circonstances Spéciales parce que ces derniers ont accès par procuration à ce qu’on pourrait appeler la vraie vie, la dernière occasion de transformer quelque chose du monde. »*
La véritable Culture, qu’on entrevoit dans L’Homme des Jeux à travers l’entourage de Gurgeh, est totalement absente de L’Usage des Armes : le récit est solidement campé au-delà de ses frontières, dans des systèmes qui ne sont pas même au fait de son existence. La Culture est présente en filigrane, elle sous-tend l’ensemble du récit, mais paraît intrinsèquement condamnée à l’implicite, comme au stade ultime de l’utopie, où elle n’offre aucune prise à la narration.
Mais si Zakalwe s’obstine à rester hors-Culture, ce n’est pas pour « transformer quelque chose du monde » ; son raisonnement n’est pas celui d’un homme originaire de la Culture comme Jernau Gurgeh le joueur-de-jeux, dont l’intérêt longtemps réfréné pour un emploi à Circonstances Spéciales illustre parfaitement le propos de Gérard Klein ; Zakalwe, né hors de la Culture, est radicalement étranger à ce doux scrupule. Dans cette galaxie régie par une société utopique et pacifiste, il est un homme d’un autre temps dont la liberté prend paradoxalement sa source dans le refus du confort, de la sécurité, et donc de la liberté absolue dispensée par les I.A. de la Culture, qui ne laisse à ses sujets aucune autre obligation d’ordre matériel que de porter sur soi un émetteur-récepteur.
Cette part d’ombre que Zakalwe se réserve, il ne l’a pourtant pas créée de toutes pièces ; elle est profondément enracinée dans sa personnalité ambiguë qui le rapproche du héros tragique. Zakalwe, comme Œdipe, est poursuivi par un passé sanglant dont il porte les stigmates et la culpabilité. Dès lors, l’affranchissement de Zakalwe à l’égard de la Culture prend des airs de bannissement : il ne peut en effet accéder à la perfection du bonheur tant qu’il n’a pas obtenu l’impossible pardon de sa sœur Livuéta, cet acte espéré qui le concilierait enfin avec lui-même.
Je n’en dirai pas plus, on m’accuserait de spoilation… Mais personne ne m’en voudra, je pense, si je reproduis en guise de conclusion le poème placé en exergue de L’Usage des Armes, dans sa version originale.
Zakalwe enfranchised ;
Those lazy curls of smoke above the city,
Black wormholes in the air of noontime's bright Ground Zero.
Did they tell you what you wanted to be told?
Or rain-skinned on a concrete fastness,
Fortress island in the flood ;
You walked amongst the smashed machines,
And looked through undrugged eyes
For engines of another war,
And an attrition of the soul and the device.
With craft and plane and ship,
And gun and drone and field you played, and
Wrote an allegory of your regress
In other people's tears and blood ;
The tentative poetics of your rise
From a mere and shoddy grace.
And those who found you,
Took, remade you
('Hey, my boy, it's you and us knife missiles now,
Our lunge and speed and bloody secret:
The way to a man's heart is through his chest!')
- They thought you were their plaything,
Savage child ; the throwback from wayback
Expedient because
Utopia spawns few warriors.
But you knew your figure cut a cipher
Through every crafted plan,
And playing our game for real
Saw through our plumbing jobs
And wayward glands
To a meaning of your own, in bones.
- The catchment of these cultured lives
Was not in flesh,
And what we only knew,
You felt,
With all the marrow of your twisted cells.
Rasd-Coduresa Diziet Embless Sma da' Marenhide.
c/o SC, Year 115 (Earth, Khmer calendar).
Marain original, own translation. Unpublished.
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