15/01/2008

Iain M. Banks, L'Usage des armes, I : Un récit à rebours

5fce095e1b8263398f5d1a9219ae0b17.jpg
 
Allons-y pour le second volume – du moins dans l’édition française – du cycle de la Culture, dont la lecture chaotique, d’abord abandonnée au profit de L’Homme des Jeux, et poursuivie durant mes multiples trajets en car à travers la Haute Normandie, m’a laissé au départ un sentiment mitigé, entre l’intérêt et l’impatience. Il s’agit en effet, au même titre que Tous à Zanzibar de John Brunner, d’un de ces rares récits qui se contruisent véritablement sous les yeux du lecteur, sans pour autant que ce dernier puisse percevoir sa cohérence profonde, à peu près jusqu’au troisième tiers de l’ouvrage.
    Le fil narratif principal apparente L’Usage des Armes à la veine déjà prolifique du Space Opera. Diziet Sma, un agent de Circonstances Spéciales dont je ne rapporterai pas ici le nom complet, par crainte de désarçonner mon lecteur, est chargée par la Culture de retrouver un mercenaire qui porte le doux nom de Cheradenine Zakalwe (plus encore que dans les autres volumes du cycle, Banks donne l’impression d’avoir cherché à déjouer l’ensemble de nos coutumes onomastiques, en affublant ses personnages des sonorités les plus farfelues). Zakalwe œuvre depuis de nombreuses années pour Contact, accomplissant diverses missions, rarement pacifiques, aux franges de la Culture. Au moment où débute le récit, Contact a de nouveau besoin de ses services pour éviter une guerre dans le système de Voerenhutz (à mes souhaits), qui pourrait entrer sous l’influence de la Culture. Il est en effet proche d’un homme politique du nom de Tsoldrin Beychaé, pour l’avoir installé au pouvoir quelques décennies plus tôt. Beychaé est le seul qui soit en mesure de réconcilier les ennemis potentiels, mais il est désormais reclus et réduit au silence par le gouvernement de Voerenhutz. La libération de Beychaé ne saurait être menée à bien que par Zakalwe, en qui la Culture voit le seul individu apte à convaincre le vieux briscard de reprendre sa carrière politique. Seulement – et c’est là le hic ! – , Zakalwe a disparu de la circulation, après avoir détruit l’unité mobile chargée de sa surveillance. Diziet Sma, son intermédiaire auprès de Circonstances Spéciales, et son drone Skaffen-Amtiskaw (oui, vous avez bien lu), sont donc chargés de le retrouver le plus rapidement possible, afin qu’il mène à bien cette importante mission… Ce récit, déjà relativement complexe, est développé un chapitre sur deux.
    Dans les interstices ainsi créés prennent place divers épisodes de la vie de Zakalwe, dont on finit par comprendre qu’ils suivent un ordre chronologique inversé – du plus récent au plus ancien, depuis sa mystérieuse mission avec Cullis, après la fin du récit principal, jusqu’au non moins mystérieux voyage initial, qui l’emmène le plus loin possible de sa planète natale et de sa famille, décimée par son enfant adoptif, Elethiomel, assassin et bourreau de Darckense, la jeune sœur de Zakalwe. Les deux récits s’entrecroisent et se font écho, pour finalement se rejoindre dans l’accomplissement du personnage. On voit sans peine que ce déroulement à rebours d’une partie du récit bouleverse les conventions narratives habituellement appliquées, en particulier dans le domaine de la SF, où le traditionnel récit linéaire à narrateur unique se trouve rarement bousculé, peut-être par rébellion contre l’esthétisme outrancier et l’excès de la recherche formelle, au détriment de l’émotion véritable, qui paraissent marquer la « littérature générale ». Mais il ne s’agit pas pour Banks de déjouer les codes communément admis par une pirouette esthétique sans finalité, ni même de soumettre son lecteur à une douloureuse gymnastique spirituelle en le forçant à reconstituer un récit pièce à pièce, et en l’inversant : il s’agit de tracer le chemin qui, pour le lecteur comme pour Diziet Sma, mène à l’élucidation de ce mystérieux personnage qu’est Cheradenine Zakalwe, dont la cohérence ne cesse de leur échapper. La trame même du récit est tout entière orientée vers cette élucidation finale. Car Zakalwe, depuis sa première mission au service de la Culture, n’a qu’une idée en tête : retrouver son autre sœur, Livuéta, et obtenir, on ne sait pourquoi, son pardon. C’est en lui assurant qu’elle a retrouvé sa trace que Diziet Sma finira par obtenir l’accord de Zakalwe pour la mission sur Voerenhutz.
    On l’aura compris, un récit comme L’Usage des Armes ne se laisse pas résumer aisément. Sa complexité est à l’image de celle du personnage de Zakalwe et de sa psychologie radicalement imperméable à la Culture comme à tout mode d’existence prédéfini.
La seconde partie de ce compte-rendu sera donc logiquement consacrée à ce personnage, et à l’angle de vision singulier qu’il fournit au lecteur sur l’utopie Culturelle.

Les commentaires sont fermés.