26/11/2007

Iain M.Banks, L'Homme des Jeux (1988) : sur le seuil de la Culture

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    Attention, vous assistez en ce moment même à l’éveil de Shalmaneser, événement rare s’il en est, puisqu’il ne survient qu’environ une fois par mois en ces temps troublés, regorgeant de paperasse et d’imprévu. En attendant des jours meilleurs, je vous propose ici le rapide compte-rendu, sans doute destiné à un futur approfondissement, d’une lecture récente – et pas des moindres…

    L’Homme des Jeux, publié un an après Une forme de guerre (titre original : Consider Phlebas), est cependant considéré – du moins par l’éditeur français – comme le premier volume de la série de la Culture, celui qui offre la meilleure porte d’entrée dans l’univers polymorphe d’Iain M.Banks. Ce bouleversement de l’ordre chronologique met déjà en évidence le fonctionnement de cette série, qu’on pourrait plus précisément qualifier de cycle puisque le temps du récit n’y est pas linéaire, il ne se déroule pas d’un volume à l’autre ; c’est un temps fragmenté et cyclique qui permet à l’auteur d’aborder sous divers angles une société galactique aux ramifications si étendues qu’il serait impossible de la saisir tout entière d’un regard englobant.
    Cet univers démesuré dont Banks se plaît à travailler les différentes facettes est en réalité le nôtre, amplifié à l’échelle galactique, comme le souligne avec humour Gérard Klein, dans la préface de l’édition Livre de Poche :
 
« La Culture existe. En fait, elle existe depuis bien plus longtemps que les civilisations terrestres, comme en font foi les quelques chronologies que Banks a laissées traîner ici et là dans son œuvre, chronologies soigneusement truquées à des fins de sécurité mais qui laissent néanmoins entrevoir les grandes lignes d’une autre Histoire, d’une histoire à l’envergure galactique, où la Terre n’occupe que la position d’une note marginale dans une annexe. La Culture n’est pas notre avenir. Elle a probablement tripoté discrètement notre passé et il lui arrive sans doute d’intervenir dans notre présent, mais elle ne s’intéresse pas beaucoup à nous. Pas assez importants. Elle attend tranquillement que nous la rejoignions, ce qui peut prendre encore un certain temps. »* 
 
    En imaginant ainsi un monde qui ne succède pas au nôtre ni ne le précède, mais s’y superpose en fractale, comme si notre société planétaire n’était qu’un infime motif dans la structure  générale de la galaxie (le relativisme aura sans doute rarement été poussé aussi loin, et avec une telle maîtrise, en littérature), Banks se démarque de toute une tradition littéraire qui lie la science-fiction à la prospective, sans pour autant ôter à son œuvre la dimension réflexive propre aux littératures de l’imaginaire, qui ne se détournent du réel que pour mieux l’appréhender. Je reviendrai plus tard, à propos de L’Usage des Armes, sur ce décalage au moyen duquel Banks a renouvelé le space opera, inscrivant la série de la Culture parmi les classiques du genre.

    L’homme des Jeux, écrivais-je donc, fournit sans doute au lecteur la porte d’entrée la plus commode pour aborder l’univers de Banks ; c’est que le récit, dans son fonctionnement, s’écarte peu des sentiers battus, l’unique trait original résidant dans les quelques interventions du mystérieux narrateur, dont on ne découvre la véritable identité qu’à la lecture de l’épilogue. Mais surtout, l’utopie y apparaît dans toute sa splendeur : la Culture, dont les valeurs ultra-libérales sont incarnées par Jernau Gurgeh, est opposée à l’empire d’Azad, une civilisation conquérante régie par d’obsolètes relations de pouvoir ; à travers ces deux civilisations, l’une utopique, l’autre dystopique, s’affrontent en réalité deux conceptions du jeu. Celle de la Culture est résumée par Jernau Gurgeh, l’un des meilleurs « joueurs-de-jeux » de la galaxie, dans la première partie :

    « Mais la réalité tout entière est un jeu. Dans ce qu’elle a de plus fondamental, la physique – le tissu même de notre univers – résulte directement de l’interaction de certaines règles passablement simples et du hasard ; la même description vaut pour les meilleurs jeux, les plus élégants, ceux qui s’avèrent les plus satisfaisants à la fois sur le plan intellectuel et sur le plan esthétique. De par son caractère inconnaissable, et du fait qu’il résulte d’événements qui, au niveau subatomique, ne peuvent être tout à fait anticipés, l’avenir demeure malléable et conserve la possibilité de changer, l’espoir d’accéder à une position prééminente ; l’espoir de la victoire, pour employer un terme tombé en disgrâce. »**

    En réalité, Gurgeh se contente ici de réciter consciencieusement un traité connu de tous les joueurs ; ce discours, d’une ironie insultante pour l’interlocuteur du moment, est une référence universelle dans la Culture, un de ces textes devenus lieux communs qui vous façonnent un inconscient collectif en deux coups de cuiller à siècle. Les joueurs de la Culture s’adonnent avant tout aux jeux pour leur beauté et leur complexité ; l’aspect proprement polémique du jeu est totalement intellectualisé par les sujets de la Culture. Le hasard n’en est pas exclu, mais il est circonscrit ; on l’admet, dans le cadre maîtrisé du jeu. En un sens, le jeu ainsi conçu reflète l’essentiel des valeurs incarnées par la Culture, dont les ressortissants, alliés aux intelligences artificielles, ont atteint un tel degré de maîtrise technique qu’ils n’ont à se soucier réellement d’aucun aspect de leur existence – tout est pris en charge par les I.A., qui régissent la Culture ; les hommes sont réduits à leur insu au statut d’animaux de compagnie, et leur unique fonction est de veiller à leur propre bien-être. On comprend, dès lors, que le jeu sous toutes ses formes, des plus classiques aux plus saugrenues, soit au cœur du style de vie de la Culture. La vie humaine, démesurément allongée et infiniment confortable, ne présente plus la moindre contrepartie : elle n’est jamais, ou presque, en jeu. Les jeux, ces activités sans véritable fin pragmatique, ne sont dès lors rien d’autre que le passe-temps sans conséquence de Gurgeh, comme le paysagisme est celui de sa jeune amie, Yay Méristinoux (la bien nommée). La Culture est bien une société utopique, où tout se déroule à merveille par la grâce des machines, dans une forme achevée de libéralisme.
27390380bd10257acb8ab74e719f68ce.jpgGurgeh est donc un citoyen ordinaire de la Culture, si l’on excepte son talent pour le jeu sous toutes ses formes, qui lui vaudra d’attirer l’attention d’une institution bien particulière : Circonstances Spéciales, la section d’intervention de Contact. Cet organisme opère aux franges de la Culture ; c’est lui qui est chargé d’assimiler, en douceur si possible, les autres civilisations et d’assurer l’expansion de la Culture, qui d’ailleurs n’en a aucun besoin autre qu’esthétique. Gurgeh se voit attribuer un rôle important dans l’assimilation de l’empire d’Azad, une civilisation dont toute la structure est déterminée par un jeu extraordinairement complexe. A intervalles réguliers, un championnat est organisé, dont le vainqueur est désigné empereur ; les promotions et les destitutions se font par le biais du même jeu. En somme, le jeu d’Azad est, dans ce système, un inexorable générateur d’injustice. Dans une certaine mesure, cette civilisation sert de faire-valoir à la Culture, elle permet à banks de la définir en creux ; et le jeu est précisément le terrain sur lequel l’utopie se distingue en tous points de la dystopie. Gurgeh s’achemine lentement, tout au long du roman, vers l’affrontement final avec l’Empereur d’Azad ; c’est alors que le tablier de jeu devient explicitement un champ de bataille métaphorique, sur lequel l’Empereur s’efforce de faire peser un enjeu vital, tandis que Gurgeh n’est là que pour faire l’expérience d’un jeu étrange ; et c’est précisément par cette attitude de jeu désinvolte, finalement reportée en tant que stratégie sur les tabliers d’Azad, qu’il représente pleinement la Culture et le désengagement humain qui en est le principe.
    L’Homme des Jeux fait ainsi figure d’introduction au cycle de la Culture, qui se poursuit avec L’Usage des Armes, dont le héros sera moins conforme que Gurgeh au modèle de la Culture ; et Une Forme de guerre, le premier volume en date, explorera davantage les implications philosophiques de cette Culture vouée à l’uniformité, contre laquelle se dressent les derniers Métamorphes. Chaque chose en son temps…
  
 

* Iain M. Banks, L’Homme des jeux (éd. Livre de Poche, coll. Science Fiction n° 7185), p.7.

** Ibid., p.78

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