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27/10/2007
Stéphane Beauverger : Les Noctivores, La Cité Nymphale

Voici, comme promis, un compte-rendu de ma lecture des deux derniers tomes de la trilogie de Stéphane Beauverger. Je renvoie une nouvelle fois les lecteurs de ce blog tout frais aux notes publiées l’an passé par mes deux amis Transhumain et Systar, lecteurs invétérés et fins connaisseurs des littératures de l’imaginaire, qui m’ont fait connaître bien des auteurs dans le domaine de la science-fiction, parmi lesquels Beauverger figure en bonne place.
Transhumain – à propos de la trilogie
Transhumain – Entretien avec Stéphane Beauverger himself
La cohérence dans l’éclatement
« Quant à l’histoire de Chromozone », déclare Stéphane Beauverger dans une interview accordée à un site consacré aux littératures de l’imaginaire, « je crois qu’elle est née de mon incapacité à me forger une certitude définitive à la question suivante : qu’est-ce qui prédomine chez la race humaine, sa pulsion d’auto-destruction ou son instinct de survie ? » La violence exacerbée de ce premier roman illustre parfaitement cette alternative entre destruction et reconstruction. Le virus informatique Chromozone, libéré par une certaine Laurie Deane afin de mettre un terme à l’aliénation de l’humain par la technique, s’est transmis à l’homme à la suite des crapuleuses manipulations phéromoniques des laboratoires Zentech. L’idéaliste Laurie Deane, déjà exécrée et pourchassée aux quatre coins de la planète pour avoir plongé l’humanité dans le chaos des sociétés formatives, est devenue coresponsable d’une aliénation plus terrible encore : la plupart des humains ont été peu à peu infectés, et ont basculé du côté de la pulsion autodestructrice. Chaque individu, ou presque, est plus que jamais confronté à deux exigences aussi impérieuses l’une que l’autre : survivre, tuer. Naturellement, chacune de ces exigences place l’impératif moral au rang des articles de luxe, quand elle ne l’évacue pas purement et simplement. Cette nouvelle nature humaine qui empêche toute reconstruction, Laurie Deane en est, avec son groupuscule révolutionnaire, l’initiatrice, l’Oridine à qui Claire et ses illuminés (les Chamans de Schuman) vouent un étrange culte, comme en témoigne la cérémonie qui ouvre Les Noctivores. Dans l’univers cynique de Stéphane Beauverger, le péché oridinel coïncide avec une chute fatidique : l’homme est désormais livré à ses pulsions profondes, mais aussi à la possibilité d’un rachat de l’humanité, d’un relèvement envisagé de plusieurs manières.
Il y a la solution proposée par Peter Lerner, scientifique de génie et patron du consortium Karmax : c’est celle de l’abandon de l’individu au profit d’une conscience collective organisée en réseau. La multitude sans cesse croissante des Noctivores relance le progrès technique et structure le chaos ; un nouveau monde émerge, que les Sapiens restants jugent « trop silencieux ». Cette solution est celle du fameux saut quantique de Prigogine, imaginé sous diverses formes par de nombreux auteurs de science-fiction : la post-humanité Noctivore, organisée comme une fractale parfaite, a vaincu le Chromozone au prix de l’individualité de chacun de ses membres.
Il y a également une réponse nommée Cendre, que le lecteur découvre au début des Noctivores. Le chétif Cendre est comme l’image inversée du Messie : prototype créé autrefois par Zentech, il a le pouvoir d’ôter spontanément la vie aux personnes infectées par le Chromozone. C’est à la fois un être humain à part entière et le produit, non de la transcendance divine, mais de l’immanence des sombres caves de Zentech : les modifications contre nature imposées à son organisme, stigmates high-tech, le condamnent à la dégénérescence physique et à une mort prématurée. Cette solution n’aboutit pas, puisque Cendre, plutôt que de suivre Peter Lerner à Berlin et de mettre à profit son don destructeur, choisit de vivre en homme libre aux côtés de Lucie.
En définitive, c’est ce choix de la liberté individuelle en dépit du bon sens qui constitue, dans La Cité Nymphale, la seconde solution, l’autre piste pour une reconstruction du monde. Cendre, Lucie, Gemini ou encore le Roméo choisissent – ou sont forcés, dans le cas précis du Roméo – de ne pas suivre l’embranchement ouvert par Peter Lerner, et de vivre en hommes malgré le Chromozone et la violence intrinsèque qu’il a introduit en chacun d’eux. A la rengaine des vengeurs de Chromozone (« Il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise ») se substitue à la toute fin de La Cité Nymphale cette formule prononcée par Lucie : « Il y a une place en ce monde pour moi ». Cette possibilité d’une rédemption de l’homme tel quel, malgré le péché originel, n’est pas sans rappeler un paradoxe sur lequel repose une part de la spiritualité chrétienne, que l’on retrouve dans la bouche de Laurie Deane elle-même : « J’ai survécu parce que je suis coupable »[1].
Persistance rétinienne
Cette trilogie se construit ainsi comme un mélange audacieux de traditions littéraires et de motifs narratifs divers, organisés en un ensemble dont la cohérence n’apparaît réellement qu’après coup. Cet éclatement du récit en une multiplicité de références et de fils narratifs réduit l’immédiateté de la compréhension linéaire au risque de « perdre le lecteur » – c’est apparemment la crainte que certains auteurs ont à l’esprit – mais aussi au profit d’une immersion plus efficace du lecteur dans l’univers ainsi déployé. C’est en cela que l’ambition prospective prend le pas, chez Beauverger, sur l’art de conter des histoires : puisque le possible est multiple, la narration elle-même se doit d’être morcelée en une diversité de perspectives et de temps.
Chaque volet de la trilogie se caractérise par un ensemble de leitmotive lexicaux, narratifs et picturaux, qui contribue à la singularité du volume. Dans Les Noctivores, les illustrations se mêlent au texte et le soutiennent à intervalle régulier. Les cinq passages correspondants, qui s’ouvrent tous sur les mêmes mots (« sphères du non-monde »), relatent les intrusions hallucinées de la toxicomane Justine Lerner dans la fameuse inconscience collective des Noctivores. Les motifs qui entourent ou zèbrent ces passages évoquent des vues microscopiques de synapses ou de cellules végétales, associant au rappel mis en œuvre par le texte un effet de « persistance rétinienne », comme l’écrit un commentateur de La Volte en couverture des Noctivores. Dans La Cité Nymphale, le même procédé de mise en page est employé, mais les passages en question font entrer le lecteur dans la conscience tourmentée d’un mystérieux tueur qui, au fil du récit, s’approche de sa cible « en x, en y et en z ». Ces fragments, d’une opacité pythique au départ, se superposent par strates successives, apportant à chaque fois leur lot d’informations sur l’identité du tueur, sur son but, et finalement sur sa signification profonde. Parallèlement à cet effet de stratification narrative, se développent en marge des illustrations, sans doute à l’encre de Chine, figurant en plan plus ou moins rapproché le visage trouble, anguleux et anonyme du tueur (ou de ses victimes ?), aux traits de plus en plus torturés, jusqu’au moment où, à la fin de l’ouvrage, la plupart des fils narratifs se rejoignent en un lieu et en un temps précis.
La profusion imaginative de Stéphane Beauverger, entre philanthropie et humanisme, se double ainsi d’une réelle volonté d’innovation narrative. Cet auteur, autrefois scénariste de jeu vidéo, a visiblement mis à profit ces nouvelles techniques pour nous proposer une œuvre associant dans un ensemble à la fois cohérent et hétéroclite des textes, des sons et des images, et organisant une compréhension progressive du texte sans craindre de lui conférer une certaine résistance à la lecture. Les Noctivores et La Cité Nymphale, malgré une narration moins soignée (la part des dialogues y est plus importante, et les coquilles y sont plus nombreuses que dans le premier volume), continuent donc avec puissance et inspiration le récit entamé avec Chromozone. Il n’y a plus qu’à attendre que paraisse le prochain Beauverger…
18:30 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : beauverger, noctivores, cité nymphale, science-fiction, littérature, la volte


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