10/10/2007

Les Larmes d'Icare, de Dan Simmons (par Bruno Gaultier)

064a12422b32e0396697968c51f96fd6.jpg
photo mrrr 55 
 
Bruno Gaultier, auteur du blog Systar, vient étoffer notre petit dossier consacré à Dan Simmons, affaire à suivre… Bonne lecture !

    Dans le sillage du beau travail d’analyse intertextuelle opérée par l’hôte de ces lieux sur l’Ilium de Dan Simmons, je suis heureux de pouvoir apporter une modeste contribution critique au gang Hotwine, en présentant l’un des premiers romans du même auteur, roman qui ne relève ni de la science-fiction ni du fantastique, mais qui laissait déjà entrevoir, dès la fin des années 1980, les linéaments d’une œuvre métaphysique passionnante, dans ses réussites comme dans ses démesures : Phases of gravity, publié en France sous le titre Les larmes d’Icare…


    Le titre de la traduction française de Phases of gravity, Les larmes d’Icare, accentue, à n’en pas douter, l’une des dimensions spirituelles et existentielles du beau roman de Dan Simmons, tout en occultant la variété des « phases de l’attraction » qui constitue, en réalité, l’étrange richesse du livre. Certes, nous sommes bien là face à une déclinaison, fort habile au demeurant, de la nostalgie de la chute et du retour à la matière lors même que l’esprit cherchait passionnément les splendeurs éthérées de l’immatériel ; certes, nous expérimentons, à la suite de l’ancien astronaute Robert Baedecker, le drame de l’exil, du paradis perdu, et le lecteur emprunte bel et bien à Icare ses ailes brûlées pour être montées trop haut dans l’absolu. Mais il y a plus, et tout autre chose, dans ce roman écrit en 1989, c'est-à-dire la même année que la parution d’Hypérion, premier tome d’une immense fresque métaphysique qui allait consacrer Simmons comme l’un des maîtres du space opera nouvelle génération, et le voir devenir l’un des plus surpuissants prosateurs de la science-fiction mondiale.
    Rais de lune dispersés aux quatre vents, en tous les lieux du monde que parcourt Baedecker : toujours la lumière discrète du satellite adoré vient ponctuer les moments d’une narration par ailleurs souvent plate, où Simmons semble moins s’intéresser à la construction d’un style qu’à l’indication la plus efficace possible de tous les éléments symboliques propres à comprendre la variation de « phases de gravité ». Le roman, sans nul doute très bien traduit par Jean-Daniel Brèque, pourra donc laisser les amateurs de « signifiance » sur leur faim de richesse du signifiant, qu’importe : il s’agit de brasser, et sur un rythme bien cadencé, un certain nombre de thèmes proprement américains.
    Les premières parties du roman proposent autant de figures de l’impossible retour : le retour au village natal se soldant par une improbable fête donnée en l’honneur du héros local, l’ascension en randonnée de l’Uncompahgre qui permet finalement à Richard, par le jeu des hasards, de s’ élancer du sommet en deltaplane, rejouant ainsi le rêve autodestructeur d’Icare, la nostalgie nocturne vécue dans une chambre d’enfant où les murs sont recouverts d’étoiles phosphorescentes, l’Inde enfin, vécue comme le lieu de la spiritualité radicalement étrangère. Tous les épisodes narratifs de la première moitié du roman laissent donc couler secrètement ces « larmes d’Icare », la nostalgie du voyage sur la Lune semble inconsolable. Baedecker semble stérilisé par cette mission, lui qui en a gardé un impérissable souvenir. Et pourtant, il est frappant de constater à quel point le problème de ce curieux personnage est celui de la réalité et de la présence : sur la Lune, Richard ne cesse de s’étonner ou de se féliciter des correspondances ou des discordances que l’expérience présente entretient avec les simulations d’entraînement ; plus tard, des années après le retour sur Terre, Richard ne cesse de ressentir la présence des choses comme une excessive pesanteur qui s’impose à lui et l’empêche d’exister pleinement dans le monde. A ce problème, Simmons propose, à la fin de son roman, une solution à la fois élégante et trop rapide pour emporter pleinement l’adhésion : il demeurera néanmoins l’impression vivace, pour le lecteur, que quelque chose est ici touché du doigt qui renvoie à l’énigme même de l’Amérique.
    L’énigme de l’Amérique, c'est entre autres le syncrétisme spirituel que connaît (subit ?) son peuple, et plus encore, c'est la vulnérabilité de l’âme américaine à toutes les formes d’exotismes spirituels : spiritualités orientales récupérées par des gourous, comme le montre l’épisode de l’embrigadement passager dans une secte établie en Inde, du fils de Baedecker, âneries évangélistes avec thaumaturgie et endoctrinement télévisuels, symbolisées dans le roman par le troisième membre de l’équipage de Baedecker lors du voyage lunaire, qui se reconvertit, après une « illumination », dans le TV-évangélisme le plus crétin et le plus bigot… L’Amérique dépeinte par Simmons, au début des années 1990, présente tous les signes d’un matérialisme intuitif assez largement diffusé, mais relativement fragile, dans la mesure où il laisse les consciences extrêmement réceptives aux formes à la fois les plus niaises et les plus dangereuses de religiosité. Cette Amérique, dont l’identité politique, technologique et en un certain sens religieuse, s’est aussi construite sur la légende de la conquête spatiale, se trouve, après la période Reagan, à la croisée des chemins lorsqu’il s’agit de statuer sur le devenir de la civilisation qu’elle incarne désormais : comme l’écrit Maggie Brown, jeune étudiante en sociologie qui sort avec Baedecker, l’époque américaine est « une culture qui doit choisir entre un avenir terrifiant fait de découvertes et d’explorations et une retraite au sein du cocon familier de la guerre, de la stagnation et du déclin. »*
    Simmons a alors l’habile réflexe de poser la question du transcendantal qui préside à toute littérature : comment un monde peut-il simultanément vivre et mettre en place les dispositifs d’enregistrement et de restitution littéraire ou informationnelle des événements qu’il vit ? Le livre en préparation de Dave, le coéquipier de Richard, témoigne de cette ambition de la restitution, de l’écriture du monde. Telle n’est pourtant pas le sens ultime que Simmons entend donner au rapport que l’homme Américain peut entretenir avec le monde.
    Avant la perspective spirituelle finale de la « Bear butte », montagne dont le nom révèle d’emblée le type de spiritualité qui l’habite, les pérégrinations sur quelque trois cents pages de Baedecker le mènent à une réflexion passionnante, quoique douloureuse puisque, rappelons-le, tout le livre est placé sous le sceau de l’exil irrémédiable, du sentiment de la perte d’une terre et d’une époque disparues, sur la puissance symbolique, politique, et magnétique, des lieux géographiques. Voilà peut-être le sens le plus passionnant de ces « phases de gravité », plurielles et devant être considérées comme telles : le monde n’est nulle part un espace euclidien homogène, mais il est de part en part marqué d’une certaine pesanteur, d’un certain coefficient de gravité. La Lune n’est jamais que le territoire de la plus extrême légèreté de l’existence, et la sensation d’absolu est surtout pour Baedecker le signe d’un affranchissement de toutes les pesanteurs d’une chair lourdement soumise aux nécessités de l’existence terrestre. L’absolu est moins la hauteur pure que la libération du corps, du moins dans le premier mouvement du roman.
    Baedecker et les autres personnages s’interrogent sur les « lieux de pouvoir », sur la valeur culturelle, religieuse, politique et in fine métaphysique que certains lieux pourraient revêtir : l’alternance dans la construction du roman d’ascensions de montagnes et de retour à l’horizontalité de la terre, mimant une fois encore le drame d’Icare, et le combat de la matière contre l’esprit désincarné et assoiffé d’inaccessibles lumières, révèle bien l’inégalité structurelle des territoires, leur hétérogénéité spirituelle. La perspective ne manque nullement de profondeur : le primat de la géographie, des courants magnétiques, de la « gravité » physique et spirituelle des lieux, révèle que l’expérience d’Icare ne dépend nullement de la folie de quelques illuminés solitaires. La question implicite que pose Simmons, et que l’on retrouvera quelque vingt ans après, à peine modifiée, sous la plume du plus Nord-Américain de nos écrivains franchouillards**, semble être la suivante : l’Amérique n’a-t-elle pas eu soif d’espace en raison même du rapport ambivalent, pluriel et mystérieux, quasi-mystique en somme, qu’elle entretient avec sa terre, à mi-chemin entre l’enracinement et la sensation de l’exil absolu*** ?
    Simmons me semble poser une question bien trop profonde, bien trop vaste, pour que son court roman puisse suffire à en prendre la pleine mesure. Il est néanmoins plaisant de voir la manière dont y sont ressaisis et parfois très bien décrits certains aspects de la quotidienneté de l’Amérique profonde, dans sa platitude comme dans ses noblesses les plus inattendues, les deux dimensions étant souvent conjuguées au mieux dans l’évocation de l’enfance, du jeu, de la sortie du dimanche de l’enfant avec son père. L’Amérique ne cesse d’inventer de nouvelles formes de sensibilité, les grandes mythologies et les grandes psychologies européennes du passé étant infléchies par le jeu gravitationnel, attractif de la terre d’Amérique. Cette inflexion finale, c'est la spiritualité indienne qui la provoque, lors de la rencontre de Baedecker, parti à la recherche de Maggie, et d’un Indien, Robert Sweet Medecine, qui, après avoir suggéré à Richard une forme de religiosité immanente, se retire et laisse l’ancien astronaute découvrir une nouvelle forme de sensibilité, de réceptivité face au monde.
Toute l’énigme du roman se joue sur l’origine du sens : le sens d’une époque et d’un lieu est-il immanent à ceux-ci et originaire de ceux-ci, ou n’existe-t-il que dans la mesure où des consciences le leur octroient ? Telle est l’indécision matricielle du roman autour de laquelle se joue la réflexion sur les « lieux de pouvoir ». La conclusion du roman laisse augurer qu’une forme d’ouverture consciente à la sagesse immanente de toutes choses est possible, que le monde lui-même, en sa matérialité la plus immédiate, est déjà habité par le sens, et qu’en percevant la matière, nous percevons toujours déjà de la valeur et du sens. Comme le perçoit fort bien Scott, le fils de Baedecker, toute chose n’est jamais qu’une forme d’énergie gelée, prête à se liquéfier pour entrer en mouvement et s’animer. Et le chef indien, symbole de la seule spiritualité née et non importée sur le territoire américain, peut ainsi qualifier de « sage » la position fiduciaire qui consiste à croire « à la richesse et au mystère de l’univers mais pas au surnaturel.**** »
Fi, donc, de trop rapides oppositions irréconciliables entre transcendance et immanence, fi, aussi, d’un dualisme conscience/monde trop vite imposé pour pouvoir ensuite être réellement surmonté. Comme nombre d’Occidentaux fatigués des dualismes multi-millénaires qui ont structuré et rendu stérile la pensée, Simmons amorce une ouverture à la spiritualité extrême-orientale des Upanishads*****, via un petit détour par John Updike : le monde est une hostie, et les nouvelles hosties sont trop grosses pour fondre dans la bouche : il faut donc les mâcher… Ce qui se laisse dire, d’une autre manière, par la voix mystérieuse des Tattireeya Upanisad : « Je suis ce monde et je mange ce monde. Qui sait ceci, sait. »******
 
 

* Les larmes d’Icare, Dan Simmons, p. 324, Denoël, collection Présences, 1994.

** Voir ce que Dantec explique dans American Black Box sur le rapport « tragique »  de l’Amérique à la science et à la technologie, sur l’héroïsme engendré par la conquête spatiale américaine, et sur la forme de spiritualité que semble causer nécessairement le voyage solitaire en territoire nord-américain

*** Qu’on me permette ici de ne point adopter, pour cette note essentiellement « littéraire », un point de vue marxiste, ni celui d’une Real Politik décomplexée, qui me mèneraient tous deux, évidemment, à reconnaître que les véritables motivations de la conquête spatiale furent géostratégiques et économiques. Je ne nie point ces causes efficientes, mais je leur entrelacerai volontiers un ensemble de causes d’ordre symbolique et/ou spirituel qui ne me semblent point, à la lecture du roman de Simmons et à la faveur d’une réflexion un tant soit peu raffinée sur la question, manquer de pertinence.
**** Les larmes d’Icare, p. 350.
***** Pour être tout à fait honnête, la perspective de Simmons dans ce roman me semble tout à fait comparable, jusque dans le choix des métaphores, à une forme de matérialisme éclairé, assoiffé de nouvelles possibilités spirituelles, et donc attiré par l’Orient où ne jouent pas les grandes oppositions idéalisme/matérialisme, âme/corps, matière/esprit, sujet/objet, action/passion, théorie/pratique.
****** On trouvera d’inattendues similitudes autour de ces thèmes, dans l’introduction du Traité du désespoir et de la béatitude d’André Comte-Sponville, consacrée à la figure d’Icare (le tome 1 du Traité s’intitule : Le mythe d’Icare), c'est-à-dire de l’être pour qui la transcendance n’est qu’un mirage destructeur et mortel, et on ne s’étonnera guère de voir dans la bibliographie de l’essayiste-philosopheur à succès une ou deux incursions dans la philosophie orientale...

Les commentaires sont fermés.