10/10/2007

Ilium, de Dan Simmons, 1 : La mise à feu du palimpseste

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          "Rage.
        Sing, O Muse, of the rage of Achilles, of Peleus’s son, murderous, man-killer, fated to die, sing of the rage that cost the Achaeans so many good men and sent so many vital, hearty souls down to the dreary House of Death. And while you’re at it, O Muse, sing of the rage of the gods themselves, so petulant and so powerful here on their new Olympos, and of the rage of the post-humans, dead and gone though they might be, and of the rage ok those few true humans left, self-absorbed and useless though they may have become. While you are singing, O Muse, sing also of the rage of those thoughtful, sentient, serinous but not-so-close-to-human beings out there dreaming under the ice ok Europa, dying in the sulfur-ash of Io, and being born in the cold folds of Ganymede.
        Oh, and sing of me, O Muse, poor born-again-against-his-will Hockenberry – poor dead Thomas Hockenberry, Ph.D. Hockenbush to his friends, to friends long since turned to dust on a world long since left behind. Sing of my rage, yes, of my rage, O Muse, small and insignificant though that rage may be when measured against the anger of the immortal gods, or when compared to the wrath of the god-killer, Achilles.
        On second thought, O Muse, sing of nothing to me. I know you. I have been bound and servant to you, O Muse, you incomparable bitch. And I do not trust you, O Muse. Not one little bit."

Dan Simmons, Ilium, p.9

    Bon, assez attendu, j’inaugure de ce pas la section SF, avec un texte laborieusement écrit pendant les quelques pauses que je m’accorde en cette année de concours.
    Nous voici donc devant la première page d’un livre qui, mal écrit, pourrait ressembler à un remix de la Neuvième Symphonie de Beethoven en musique techno, plomberie rythmique et synthétiseur monodigital à toute bringue. Il n’en est rien.
    Cela commence pourtant comme un recopiage du texte brut de l’Iliade, dans la traduction anglaise d’Allen Mandelbaum ou de Robert Fitzgerald ; cela ressemblerait presque à une réécriture à l’identique de l’original, à l’image de celle que met en oeuvre Pierre Ménard, auteur fictif d’un hypothétique Don Quichotte contemporain, dans la nouvelle de Jorge Luis Borges. Mais on est ici bien au-delà des étroites frontières de l’hypothèse théorique : c’est dans la guerre de Troie, réécrite par un auteur contemporain, que le lecteur se trouve plongé. Le récit s’écarte rapidement du texte de départ, mais la référence est là, non seulement à la source de l’écriture, mais dans le texte même, support à la mise à feu d’un improbable engin spatial tout droit sorti des tréfonds de l’Antiquité.
    Thomas Hockenberry, le narrateur (du moins dans cette partie du récit polymorphe de Simmons), est un universitaire américain de notre époque, recyclé, quelques menus millénaires après sa mort, par les dieux Olympiens, lointains héritiers high-tech du genre humain ; il est chargé de suivre discrètement le déroulement du siège de Troie et de rendre compte à sa Muse des similitudes et des divergences du conflit avec l’épopée homérique. Le principal intérêt de ce livre, pour qui a parcouru l’Iliade, réside sans doute dans le fait qu’il présente ainsi la guerre de Troie, à travers le regard d’un personnage contemporain, sous un jour à la fois bien connu et entièrement nouveau. Rien à voir avec les reconstitutions médiévales épurées du Puy du Fou ; ici, foin du politiquement correct : Hockenberry a plus d’une fois l’occasion de constater l’étonnante longueur de l’intestin humain déplié, et la sanglante colère d’Achille et de ses petits camarades de bac à sable n’est pas une vue de l’esprit. C’est un interminable massacre, une véritable boucherie, et le récit de Simmons restitue, dans une langue familière, toute l’horreur que le fabuleux filtre poétique de l’aède pouvait avoir quelque peu atténuée à nos yeux. De ce point de vue, Ilium est bien plus proche de l’esprit du récit homérique qu’on ne l’imagine au premier abord, et offre une revigorante alternative aux divers commentaires savants de l’Iliade, dont l’auteur a su tirer parti pour en actualiser la dynamique romanesque, notamment, comme me l’a fait remarquer Systar lors d’une conversation récente, par une exploration scripturale de la douleur humaine, ambition commune à l’ensemble relativement hétéroclite des œuvres de Dan Simmons.
    Ce procédé de libre transposition de l’épopée homérique dans la littérature contemporaine est d’emblée mis en évidence par un glissement de la réécriture vers une langue dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne correspond pas aux conventions poétiques traditionnelles, qui veulent que l’épopée soit rédigée dans le « style sublime », à l’image de la prose solennellement cadencée des lignes inaugurales. C’est la parole d’un homme qui, précipité contre son gré dans l’urgence et l’horreur du champ de bataille, a depuis longtemps dépassé le stade des convenances. Bien qu’Ilium et son cadet Olympos présentent par endroits une négligence stylistique qui menace l’unité formelle d’un récit déjà multiple, ce basculement vers une tonalité à la vivacité désinvolte fait la réussite de cette première page, et plus largement de l’expérience alchimique mise en œuvre par Dan Simmons. D’emblée, cette parole crée une brèche dans l’univers homérique, et c’est dans cette brèche que Hockenberry va s’engouffrer pour devenir acteur de la guerre de Troie et retourner la rage dévastatrice des Achéens et des Troyens contre les dieux.
    Car comme dans l’Iliade, la guerre de Troie se résume à un conflit entre dieux ; et naturellement, comme dans l’Iliade, les dieux sont d’une splendeur qui n’a d’égale que leur cruauté. La première divinité qui nous tombe sous la main, la Muse de Hockenberry, n’est assurément pas la Muse conventionnelle et édulcorée des poètes renaissants et classiques, ni le « spectre insatiable » dont parle Musset dans les Nuits. La Muse de Hockenberry est une sorte d’ange sans miséricorde, de chef de rayon irascible prêt à réduire son subordonné, à la moindre incartade, en poussière organique. Hockenberry, par sa prudence, est parvenu jusque-là à éviter la mort par désintégration ; d’où son rejet, sur le mode de l’ironie, de la fameuse tradition consistant à placer son texte sous le patronage d’une divinité grecque. D’un bout à l’autre du récit, cette ironie amère, dans laquelle Simmons est passé maître, caractérise la voix singulière de Hockenberry, mêlé contre son gré à un conflit qu’il avait autrefois admiré, et dont sa présence finira par infléchir le cours.
    Dan Simmons, en réécrivant l’Iliade par le biais de la science-fiction, fabrique ainsi un univers cohérent à partir des deux extrémités de l’histoire littéraire de l’Occident ; en un sens, cette démarche est finalement proche de celle de Borges qui, lui aussi, explore les limites du procédé de réécriture, en posant une étrange question : que se passerait-il si quelqu’un entreprenait d’être à nouveau Cervantes, auteur du Quichotte, à notre époque ? La structure narrative d’Ilium se ramène en fin de compte à un palimpseste à peu près aussi improbable que celui imaginé par Borges et mis en œuvre par Pierre Ménard : Simmons, aède du futur, met à contribution ses talents de conteur pour réactualiser la puissance originelle du récit homérique.

    « Penser, analyser, inventer ne sont pas des actes anormaux, ils constituent la respiration normale de l'intelligence. Glorifier l'accomplissement occasionnel de cette fonction, thésauriser des pensées anciennes appartenant à autrui, se rappeler avec une stupeur incrédule que le doctor universalis a pensé, c'est confesser notre langueur ou notre barbarie. Tout homme doit être capable de toutes les idées et je suppose qu'il le sera dans le futur. »
 
J.L.Borges, "Pierre Ménard, auteur du Quichotte", in Fictions, trad. P.Verdevoye, p. 73

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