08.06.2008

John Brunner, Tous à Zanzibar, 2 : Processeur et langage

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 Photo SomewhereinAK

 Lire la première partie

 

« ART C’était un ami à moi à Tulsa, Oklahoma, quand j’avais onze ans à peu près. J’aimerais avoir de ses nouvelles. Il y a tant d’imposteurs qui arguent en vain de son nom.

Chad C. Mulligan, Lexique de la Délinquescence. »

John Brunner, Tous à Zanzibar, p.211

           

        Ceux de mes lecteurs qui ont déjà Tous à Zanzibar à leur tableau de chasse n’ont sans doute pas manqué de remarquer l’absence, dans le premier volet de notre dyptique shalmaneseresque, d’un personnage pourtant essentiel au récit, et plus largement à la fameuse « Tétralogie noire » dont ce roman constitue le premier volume. Il s’agit bien évidemment de Chad Mulligan, ce sociologue de génie, auteur d’ouvrages aussi fantaisistes que controversés dont les plus fréquemment cités sont le Lexique de la Délinquescence et Imbécile heureux. Il apparaît d’abord dans le récit à la manière d’Ulysse lors de son retour à Ithaque, en mendiant et en intrus. Disparu du jour au lendemain après la publication de son dernier ouvrage, Chad Mulligan s’était contenté, des années durant, de vivre dans les rues de New York, à la vue de tous et pourtant ignoré de l’administration comme de ses concitoyens. Rien de tel, selon lui, pour être libre, mais aussi pour observer et écouter à sa guise le tumulte, « là où résonnent les cris et les boniments des colporteurs, là où s’échangent des marchandises et des empires, là où défile une foule incessante »[1], tel l’éternel et introuvable cordonnier de la porte de Damas, dans le Quatuor de Jérusalem.

            C’est donc sous l’apparence d’un clochard dépenaillé que Chad Mulligan, gêneur professionnel, s’introduit dans le luxueux institut de beauté de Guinevere Steel où il impose sa présence en révélant sa fortune colossale, et du même coup son identité. Chez Guinevere, il se lie d’amitié avec Norman House, et propose ses services lorsque General Technics est confronté à l’inexplicable bug de Shalmaneser ; et cette rencontre de l’intelligence humaine la plus productive et la plus pertinente de son temps avec le plus performant des superordinateurs constitue à bien des égards le point nodal de l’intrigue principale de Tous à Zanzibar, sur laquelle Gérard Klein passe peut-être un peu vite dans sa préface, considérant ce fil narratif comme le point faible du roman : « Tous à Zanzibar n’est pas le chef-d’œuvre du siècle qu’il aurait pu être. Le meilleur usage qu’on puisse en faire, étant donné ce qu’il est, c’est de le lire comme une collection de fragments, du coin de l’œil, en portant plus d’attention aux détails, aux illustrations d’une invention prodigieuse, qu’à l’intrigue principale. Celle-ci, la Continuité, pour être passionnante, ne se situe guère au-dessus du niveau d’un bon thriller. Cela peut s’expliquer par la hâte avec laquelle Brunner a écrit son chef-d’œuvre, et aussi par la nécessité où il se trouvait de retenir un public aussi large que possible.

            De même l’heureux dénouement obéit aux règles imprescriptibles du best-seller, et paraît si  outrageusement téléphoné qu’il est manifeste que l’auteur ne souhaite pas que le lecteur y attache la moindre importance.

            C’est dommage pour lui, et aussi pour nous. Mais cela condamne, plus peut-être que les limites de son talent, l’incapacité où s’est trouvée une société riche, comme la nôtre, de profiter de sa lucidité et de lui donner les moyens, ou simplement le temps, d’épanouir son génie. »[2]

            Gérard Klein a sans doute en partie raison, notamment lorsqu’il remarque l’assujettissement de l’auteur aux lois du marketing qui, au grand dam des écrivains comme de la plupart des lecteurs, règnent actuellement sans partage (ou si peu) sur l’édition. Il est également vrai que le happy end semble aller totalement à contre-courant dans un récit dont la fonction première semble être de laisser présager le pire sous toutes ses formes. Je crois cependant qu’il serait réducteur de lire Tous à Zanzibar comme une simple « collection de fragments », dans la mesure où la trame narrative principale est centrée sur cette rencontre du processeur avec Chad Mulligan, et aborde par ce biais la question de la spécificité du langage humain.

            Plantons le décor : d’un côté, un penseur extravagant, ivrogne de surcroît, mais doué d’une intelligence critique et d’un sens de la formule exceptionnels ; de l’autre, une machine pensante dont les capacités logiques et mémorielles surpassent largement celles du cerveau humain, et qui semble avoir dépassé le seuil, aujourd’hui craint plus qu’attendu, de l’intelligence artificielle consciente. Autant dire que General Technics ne se prive pas pour faire reposer sa stratégie, même à grande échelle, sur Shalmaneser et ses capacités d’analyse de données. Ainsi, lorsque GT se lance dans l’acquisition du Béninia, l’un des pays les plus pauvres au monde, pour en faire un terrain d’expérimentation scientifique – et par la même occasion y hausser le niveau de vie –, c’est tout naturellement que Georgette Tallon Buckfast, numéro 1 de GT, fait appel à Shalmaneser. Dans un premier temps, l’ordinateur donne son feu vert pour l’opération, qu’il considère exempte du moindre risque financier ; mais lorsque les techniciens font basculer son programme du mode « hypothétique » au mode « réel », il refuse le projet en bloc, allant jusqu’à nier l’existence du Béninia. C’est à ce moment du récit que ce blog emprunte son « à propos » :

« CE QUE RÉPÉTAIT LA BOUCHE D’OMBRE :

PROGRAMME REFUSÉ

Q : motif du refus

DONNÉES DE BASE ANORMALES

Q : préciser Q : spécifier

DONNÉES NON ACCEPTABLES DANS LES CATÉGORIES SUIVANTES : HISTOIRE COMMERCE SOCIOLOGIE CULTURE

Q : accepter les données telles quelles

QUESTION SANS SIGNIFICATION ET INSOLUBLE. »

John BRUNNER, Tous à Zanzibar, p.591-592.

            L’histoire, le commerce, la sociologie, la « culture » (encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce terme) sont autant de domaines auxquels l’intelligence compilatoire de Shalmaneser, dans le cas spécifique du Béninia, n’a pas accès. Les informaticiens s’affairent dans la froide crypte, cherchant la faille dans le système d’exploitation des données, le dysfonctionnement qui expliquerait le refus contradictoire de l’ordinateur, aveuglés par les myriades de détails techniques qui pourraient avoir causé la panne. Seul Chad Mulligan a l’intuition que c’est la réalité du Béninia et de son peuple de paix qui résiste à la compréhension de Shalmaneser. C’est donc en forçant l’ordinateur à admettre la réalité d’une puissance inconnue à l’œuvre parmi les Shinka que le sociologue parvient à débloquer la situation.

            C’est précisément ici que ma lecture diverge de celle de Gérard Klein, pour qui l’intrigue principale rapproche Tous à Zanzibar d’un thriller ordinaire : car chaque péripétie « classique », depuis la course-poursuite en territoire hostile jusqu’à l’intervention de l’homme providentiel, est investie dans ce roman d’un sens qui la transcende ; de ce point de vue, la trame narrative mise en œuvre par Brunner dans la « Continuité » est indissociable de l’ensemble. Il est vrai que la découverte du « gène de la paix » Shinka en fin d’ouvrage prend des allures de Deus ex machina bien commode ; mais cette concession de Brunner à la norme romanesque ne doit pas occulter le propos du roman, qui avait probablement besoin d’une telle intrigue pour s’incarner. La méthode des mosaïques ne suffit pas à faire une œuvre littéraire ;  il faut une Continuité pour l’unifier jusque dans son éparpillement volontaire, sans quoi Tous à Zanzibar se réduirait à un texte crypto-politique, ou plus précisément à une compilation de détails à l’objectivité illusoire dont on pourrait tout juste conclure que l’auteur est sensible aux mises en gardes des épigones de Malthus. Cette perspective n’offre qu’un aperçu réduit du roman qui, à partir de la Continuité, quitte le cadre étroit du discours politique, sociologique et purement prospectif pour s’installer dans un espace littéraire où règnent les lois de la métaphore, et où chaque événement fait signe vers une idée qui ne pourrait se dire avec la même profusion autrement que sur le mode de la narration, de la création de mondes.

            Le bug de Shalmaneser outrepasse en effet les limites du récit pour acquérir une signification d’ordre métaphorique : maître de l’hypothèse et de la structure, le processeur bute sur une réalité humaine dont les improbabilités ne sauraient être enfermées dans une quelconque grille d’interprétation. Nous touchons ici à l’un des aspects les plus importants du roman de Brunner, au-delà de la narration fragmentaire et de la visée prospectiviste qui ont fait sa célébrité : l’humain renferme un mystère irréductible à une structure ou à un algorithme, et qui ne saurait être appréhendé hors de l’expérience et du lien complexe qui se noue entre les individus. La langue Shinka, qui figure parmi les anomalies relevées par Shalmaneser, incarne cette réalité insaisissable par le calcul, trop subtile pour rester entre les mailles du réseau. L’incapacité du processeur à appréhender le langage humain est liée, dans Tous à Zanzibar, à la nature essentiellement binaire de sa conscience, qui exclut la possibilité de connaître le lien spécifique entre la langue et la réalité matérielle, le lien que le langage fait advenir entre les individus : ce lien, tout homme est capable de le percevoir, puisqu’il a immédiatement accès au contexte et à la situation dans lequel il se développe ; en revanche, la machine, cantonnée dans la virtualité, ne peut que tenter de le traduire et de reconstituer sa version la plus probable. Il est d’ailleurs frappant de constater la similitude entre la faillite de Shalmaneser, qui a besoin de Chad Mulligan pour fonctionner, et la situation d’échec dans laquelle se trouvent actuellement les divers traducteurs automatisés. Peut-on réellement affirmer qu’existeront un jour des machines suffisamment perfectionnées pour traduire à coup sûr un texte produit par l’homme, sans que ce dernier ait à intervenir ? ou bien l’autonomie complète des processeurs  dans le traitement des productions humaines est-elle du domaine de l’impossible ? C’est une des questions que pose, l’air de rien, la trame narrative principale de Tous à Zanzibar.

            Cet aspect métaphorique de la Continuité s’étend du même coup à l’ensemble du roman, jusqu’à la mosaïque des « Contextes » qu’elle éclaire à travers le thème de la surpopulation. On peut toujours émettre l’hypothèse selon laquelle toute la population terrestre tiendrait sur l’île de Zanzibar si on allouait à chaque individu les quelques centimètres carrés nécessaires à la station debout (d’où le titre du roman) ; mais dans les faits, la promiscuité urbaine entraîne la multiplication des crimes engendrés par l’amok, cette forme de folie capable de transformer un honnête citoyen en machine à tuer. La nature contradictoire de l’homme, créature à la fois politique et solitaire, comme le signale Robert Silverberg lorsqu’il place en exergue des Monades urbaines une citation tirée du De finibus de Cicéron[3] confrontée à un extrait de l’Émile de Rousseau[4], rend caduque toute sociologie systématique. Le thème de la surpopulation est donc à rattacher à l’affirmation par Brunner de l’irréductibilité de l’humain à un quelconque mécanisme abstrait. C’est la Continuité narrative qui aiguille le roman vers cette idée prédominante, déjà décelable dans les mosaïques.

            La dimension narrative du récit de John Brunner, pour être moins novatrice, ne me paraît donc pas moins réussie que sa facette prospectiviste ; mais il faudra reparler ici de l’enjeu philosophique que représente la relation homme-machine en science-fiction, et surtout de cette capacité des métaphores à engendrer des mondes.



[1] Edward Whittemore, Jérusalem au poker, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain, p.437.

[2] John Brunner, Tous à Zanzibar, Livre de Poche, coll. Science-Fiction, p.22.

[3] « Nous avons été créés pour nous unir à nos semblables, et pour vivre en communauté avec la race humaine. » (Cicéron, De finibus, IV)

[4] « L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périraient tous en très peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré. » (Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation, I).

 

24.05.2008

John Brunner, Tous à Zanzibar, 1 : "La méthode des mosaïques"

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                                         Photographies © Simon Chauvin

        Il est temps, je crois, de parler ici de l’ouvrage auquel ce blog de lecteur en quête de théorie, ou de non-théorie, doit son nom. Tous à Zanzibar m’a permis de saisir, il y a maintenant plus de deux ans, l’importance de la science-fiction, en tant que genre spécifique, dans la littérature contemporaine. Peut-être mon dilettantisme viscéral est-il la cause première d’un délai si long ; mais je me plais à croire qu’il s’agissait plutôt pour moi d’étancher, dans la mesure du possible, ma soif de lectures dans ce continent que je venais tout juste de découvrir, avant de revenir à ce texte fondateur pour en tirer la première ébauche d’une petite théorie de la littérature vivante, qui ne devrait plus tarder maintenant.

            Les premières pages de Tous à Zanzibar ont de quoi désorienter ; on y découvre en effet un déferlement verbal comme pris en cours de route, une logorrhée fragmentaire dont on n’a pas encore la clé. Après un court incipit intitulé « CONTEXTE 1 », mais à peu près compréhensible dans la mesure où il transcrit les sons et les images de la ville du XXIe siècle telle que la concevait Brunner, la capacité de synthèse du lecteur est mise à rude épreuve :

« LE MONDE EN MARCHE 1

 

INSTRUCTIONS

 

  Aujourd’HUI le trois MAI deux mille DIX à New YORK sous l’aBRI du Fuller Dome, temps doux et printanier. Dito esplanade de la General Technics.

 

  Mais Shalmaneser est un ordinateur Micryogénique ® immergé dans l’hélium liquide. Froide est sa crypte.

 

  (DITO servez-vous de « dito » ! Le processus mental impliqué fonctionne exactement selon le principe d’économie de largeur de bande employé sur votre imaphone. Quand on a vu ce qu’on a vu, on l’a vu, et il y a trop de choses à voir pour perdre du temps à les voir plus d’une fois. Utilisez « dito ». Pensez-y !

                                                                                     Chad C. Mulligan,

Lexique de la Délinquescence.)

 

  Plus humaine que machine, mais participant des deux natures, Georgette Tallon Buckfast vit sa quatre-vingt onzième année, largement aidée en ceci par ses prothèses.

 

  EXCESSIVE, cette façon de prendre son pied ? Nous le pensons aussi, à la Planète Californienne car, à force de sélections génétiques, chaque pied d’EXCESSIVE produit un minimum de tiges et un maximum de belles et bonnes feuilles.

 

  Eric Ellerman est un botaniste généticien. Il a trois filles, mais il a peur parce que sa femme souffre d’une proéminence chronique du ventre.

  […] »[1]
 

            Cette section « Le monde en marche 1 », qui couvre une dizaine de pages, éloigne d’emblée Tous à Zanzibar de la narration traditionnelle, c’est-à-dire linéaire. Aussi, plutôt que de refermer le livre, rebuté par cette résistance inattendue, soyons reconnaissants envers John Brunner de ne pas prendre son lecteur pour un attardé mental, quelle que soit sa crainte de le perdre en route. Peut-être le lecteur inattentif, toujours prêt à lâcher le volume pour s’immerger à nouveau dans un de ses multiples écrans, ne résisterait-t-il pas à cet amas narratif parfaitement illogique et volontairement bordélique. Il n’est sans doute pas innocent que j’aie déjà abordé à propos de Stéphane Beauverger cette question de la facilité de lecture comme principe narratif : tout comme celle de John Brunner, l’écriture de Stéphane Beauverger s’attache davantage à exploiter les propriétés poétiques de la langue et les intrications de l’univers à dépeindre qu’à maintenir le fil ténu de notre attention. Un roman est un monde, et c’est au seul lecteur que revient la responsabilité d’y entrer, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu'il lit[2], ou de passer son chemin.

            Piqué au vif par sa curiosité, donc, l’audacieux lecteur ne manquera pas de s’apercevoir qu’un monde est en effet contenu en germe dans ces informations parcellaires. Car John Brunner, lorsqu’il écrit Tous à Zanzibar en 1966, tente de décrire de manière exhaustive son idée de l’avenir proche, c’est-à-dire du début du XXIe siècle. La dimension prospective du récit conduit à l’éclatement de la narration linéaire, désormais organisée selon quatre catégories : « Contexte », « Le monde en marche », « Jalons et portraits », et « Continuité », chacune de ces catégories prenant en charge un aspect du récit, depuis la description brute jusqu’à la narration linéaire, en passant par la description en mouvement et le portrait en actes. À l’intérieur de ces catégories règne, on l’a vu, le même chaos : les personnages sont présentés isolément, dans un ordre apparemment aléatoire, et divers spots publicitaires et autres chroniques radio s’intercalent entre ces courts passages, ce qui les rend plus sybillins encore, de sorte qu’on pourrait penser que cette première occurrence du « monde en marche » tient lieu d’avertissement implicite au lecteur : attention, vous entrez dans un territoire où les conventions narratives ordinaires n’ont plus cours, et où la langue s’adapte au mieux à une réalité multiple, voire infinie.

d609048bc9f9d73386fbdb4fe8879faa.jpgImpossible, on l’aura compris, de résumer Tous à Zanzibar de manière satisfaisante en quelques lignes ; le mieux que je puisse faire ici est d’en proposer une vue globale déjà esquissée par le passage cité plus haut. Alors que le XXIe siècle commence, l’humanité est marquée par le progrès technique, dont l’eugénisme et la guerre sont devenus les fers de lance, et par la surpopulation. À New York, désormais protégée en permanence par une gigantesque bulle qui y assure un climat favorable, Norman House et Donald Hogan, colocataires d’un appartement spacieux qui traduit leur appartenance à l’élite, ressentent comme tout un chacun les effets de cette surpopulation dès qu’ils en sortent. Les États-Unis, où l’information circule à toute heure grâce à Shalmaneser, la première intelligence artificielle consciente de General Technics, sont le théâtre d’émeutes et d’attentats répétés, le tout sans raison particulière, si ce n’est le profond malaise créé par la promiscuité grandissante et le rigorisme de la loi qui se resserre sur la cellule familiale et l’individu. Le Yatakang, République d’Asie du Sud-Est manifestement apparentée au communisme, défie la puissance américaine en s’appuyant sur les trouvailles génétiques de son héros Sugaiguntung ; Donald Hogan, agent secret à la solde du gouvernement américain, est envoyé au Yatakang pour y perpétrer un meurtre. Au Béninia, un petit pays du golfe de Guinée qui compte parmi les plus pauvres au monde, le président Zadkiel Obomi œuvre en sous-main à l’acquisition du pays par une nation puissante ou un riche consortium, pour le bien de la population. La General Technics s’apprête à mettre la main sur le Béninia, riche en ressources naturelles et démographiques ; mais alors que l’affaire est faite et que Norman House règle les détails avec le président Obomi au nom de la GT, Shalmaneser désavoue inexplicablement toutes ses prévisions et déclare l’opération impossible…

                        Aucun fil narratif principal donc, mais plusieurs récits superposés et croisés selon un procédé désormais courant, à ceci près qu’il faut attendre d’avoir lu une bonne centaine de pages pour les voir émerger du fourmillement initial qui gagne peu à peu en cohérence. De nombreux fragments narratifs isolés s’interposent entre les histoires de Norman House et de Donald Hogan, contribuant à la multiplication des perspectives sur l’univers imaginé par Brunner. Un récit qui n’en est pas un, donc, du moins d’un point de vue traditionnel, puisqu’il s’agit moins de suivre une narration linéaire que de saisir dans sa globalité l’organisation (ou en l’occurrence la désorganisation) d’un monde à venir.

            Gérard Klein, dans sa remarquable préface à l’édition du Livre de poche, s’attache davantage à l’« exploration prospective » réalisée par John Brunner qu’à ses « inventions littéraires » ; il n’oublie pas, cependant, de faire remarquer que l’aspect prospectif de l’œuvre est étroitement lié à une recherche d’ordre stylistique consistant à faire percevoir l’avenir « comme un mur d’images, de représentations imagées, ou plutôt comme une cacophonie d’images. »[3] La recherche esthétique de John Brunner serait donc mise au service de la prospective, et cette visée utilitaire, ou du moins épistémologique, du roman serait la cause première d’une structure narrative fragmentée. C’est également ce qu’affirme John Brunner lui-même, si l’on en croit le texte de Marshall McLuhan placé en exergue, sous le titre de « Contexte 0 » :

  « Il n’y a rien d’arbitraire ou de forcé dans le mode d’expression d’Innis. Si on le traduisait en prose perspective, non seulement faudrait-il beaucoup d’espace, mais on perdrait les intuitions, les coups de sonde à l’intérieur des modes d’interaction des formes d’organisation. Parce qu’il ressentait le besoin pressant de ce genre de pénétration, Innis a sacrifié point de vue et prestige. Un point de vue peut devenir un luxe dangereux si on le substitue à la perspicacité et à la compréhension. À mesure qu’il voyait clair, Innis a complètement cessé d’utiliser les simples points de vue pour exposer son sujet. Lorsqu’il relie étroitement l’invention de la presse mue à la vapeur et “l’unification des langues vulgaires” avec la montée du nationalisme et de l’esprit révolutionnaire, il n’exprime pas le point de vue de qui que ce soit, et encore moins le sien. Il compose, par la méthode des mosaïques, une configuration, ou galaxie, destinée à illuminer la question… Innis, toutefois, ne se fatigue pas à « déchiffrer les interrelations des éléments de la galaxie. Ses derniers travaux ne sont pas des produits prêts à être consommés, mais des objets « à faire soi-même »…

                           Marshall McLuhan, La Galaxie Gutenberg.

            Perspicacité, donc, et compréhension : tels sont les maîtres mots de la méthode d’Innis, remise au goût du jour par John Brunner. Ce refus du point de vue dans le récit et cette affirmation d’une démarche de transcription brute, volontairement désordonnée, des éléments de l’univers imaginé, rapproche McLuhan et Brunner du fameux pragmatisme anglo-saxon qui a fait dire à John Searle qu’un roman est un tissu de mensonges (nous y reviendrons dans une prochaine note). Rien de tel, pour comprendre la réalité, que d’être confronté à la matière non encore dégrossie, et d’entretenir un rapport immédiat aux choses. Le langage sera performatif ou ne sera pas. Ou encore, comme j’ai pu l’entendre proclamer en 2002 par un anglophone, lors d’un entretien avec un Henri Meschonnic estomaqué : « Mais si, il y a des neurones dans le poème. Le poème, c’est de la chair et des nerfs, c’est de la viande. » Ce besoin de tout ramener à la matière, par opposition à notre incrottable idéalisme européen, va de pair avec une recherche d’objectivité pure dans la narration. L’écrivain suscite, par son utilisation performative du langage, une matière qu’il revient au lecteur de dégrossir et d’interpréter.

288d94122ed44635f72ae7c8e1f567ec.jpgIl y a quelque chose de cet ordre, je crois, dans la démarche de John Brunner. Lorsque nous lisons, entre un bulletin d’information sur la criminalité au Texas et un spot publicitaire pour General Technics, la phrase : « Gerry Lindt est une jeune recrue. »[4], cette information n’est pas de même nature qu’un syntagme quelconque intégré dans un portrait, qui serait déjà chargé d’éléments d’interprétation et traduirait un choix, un point de vue de la part du narrateur. « Gerry Lindt est une jeune recrue » : c’est-à-dire ? qui est Gerry Lindt ? par qui a-t-il été recruté ? et surtout, quelle importance revêt-il dans le récit ? Sa présence a-t-elle seulement un sens, comme celle, arbitraire mais rassurante, de cette marquise qui sortit à cinq heures, au grand dam de Paul Valéry ? Well, nous répond John Brunner en substance, do it yourself. À vous, non pas de découvrir, mais de déterminer le sens de la présence de Gerry Lindt, en attendant son hypothétique réapparition dans les Jalons et Portraits ou dans la Continuité. Encore faudrait-il que l’existence, en 2010, d’un blondinet répondant au nom de Gerry Lindt, ait un sens quelconque. Pour le moment, tout ce que nous savons, c’est que Gerry Lindt est là, qu’on le veuille ou non. L’écriture fragmentaire de John Brunner conduit ainsi Tous à Zanzibar à s’opposer au roman traditionnel dans une forme ultime de réalisme suscitant un univers régi, au même titre que le réel, par la contingence.

            L’intérêt de Tous à Zanzibar résiderait alors, comme semble l’affirmer Gérard Klein, dans sa dimension prospective : la méthode des mosaïques permet en effet à Brunner d’évoquer l’avenir avec une acuité bien supérieure à celle des essais d’anticipation ou des études scientifiques sur le sujet, puisque son développement n’est déterminé en premier lieu par aucune des lois statistiques et précaires que la capricieuse histoire vient toujours dénouer ; il s’ouvre sur l’infini, et même s’il prend en compte, en les adaptant à l’évolution présumée de la civilisation en quelques décennies, les problématiques démographiques, géopolitiques et techno-scientifiques contemporaines, cette transposition est loin d’être univoque. On peut donc lire Tous à Zanzibar comme le récit d’un visionnaire qui est parvenu, il y a des années, à percevoir quelques-unes des caractéristiques du monde tel que nous le connaissons. En alliant le sense of wonder propre à la science-fiction et la rigueur scientifique de la prospective, Brunner a bâti une œuvre des plus réalistes. Toutefois, indique Gérard Klein, John Brunner n’est pas omniscient : « Il ne faut jamais oublier qu’il s’agit d’un roman ni qu’il a été écrit en 1966. Mais on ne peut manquer d’être frappé, aujourd’hui, par la pertinence de la lecture subjective par John Brunner des événements et des informations de son temps. Une étude détaillée serait indispensable pour mettre en évidence le nombre de ses prédictions depuis vérifiées, mais aussi de ses erreurs et de ses lacunes (par exemple, le micro-ordinateur). »[5] Dix-huit ou dix-neuf sur vingt, donc, pour John Brunner, qui a presque tout vu ; après tout, l’humain est faillible et son champ de vision limité.  

            Un seul problème, très léger, subsiste dans cette lecture de Tous à Zanzibar comme chef-d’œuvre de réalisme : si l’ombrageux John Searle, écoutant avec intérêt les louanges de la critique, avait lu cet ouvrage – ce qu’il a peut-être fait, d’ailleurs –, il se serait probablement exclamé : Golly, that’s all bullshit ! Car enfin, objectivement, tout y est faux. Tout juste peut-on évoquer de frappantes ressemblances, un singulier parallélisme entre le roman de Brunner et la réalité. Mais en aucun cas on ne peut le prendre au sérieux, c’est-à-dire le lire « comme un oracle, ni comme un rapport de prospective, et encore moins comme un guide de voyage pour l’an 2000 et après. »[6] Tous à Zanzibar est définitivement du côté du fictum, et non du factum. Gerry Lindt, en réalité, n’est pas là, n’y a jamais été et n’y sera jamais ; autrement dit, dans la perspective de Searle, Gerry Lindt est une aberration logique, puisqu’il n’a d’existence ni par lui-même, ni par l’entremise d’un référent clairement identifiable. Quant à la mosaïque contingente orchestrée par Brunner pour permettre au lecteur d’accéder à la compréhension perspicace et englobante de l’avenir, c’est du clafoutis. Car enfin, pourquoi placer Gerry Lindt avant le spot publicitaire pour la General Technics ? pourquoi après un bulletin d’information ? Parce que l’auteur, inévitablement, l’a voulu ainsi. L’absence de lien entre Gerry Lindt, ce qui le précède, et ce qui le suit, est en elle-même la preuve d’un choix de la part de Brunner. La vraie contingence, celle que nous nous coltinons au quotidien, place les événements indifféremment dans l’ordre ou dans le désordre. Faire le désordre dans le récit, c’est déjà faire œuvre de fiction ; dénouer, c’est déjà tisser ; et le reconnaître, c’est enfoncer allègrement une porte ouverte.

            Est-ce à dire que nous devrions jeter au feu notre exemplaire de Tous à Zanzibar, et envoyer au pilon ceux qui souillent encore les augustes rayonnages de nos librairies ? certes non, et si nous le faisions, nous aurions oublié, en dépit de l’avertissement de Gérard Klein, qu’il s’agit d’un roman. Car ce qui est fictum, à défaut d’être un objet réel irréductible à un point de vue (factum), n’est pas faux (falsum) pour autant ; il s’installe dans un espace en marge de la réalité, où le vrai et le faux n’ont plus cours, et qui se déploie sur le mode de la métaphore. « En littérature, le vrai n’est pas concevable », écrivait encore Paul Valéry – souvenir d’un sujet de dissertation que j’avais traité comme une question scolaire, sans même me demander ce que j’en pensais vraiment.

            Autrement dit, la question n’est pas de savoir si la vision de John Brunner dans Tous à Zanzibar se réalisera ou non ; il s’agit plutôt d’analyser les métaphores qu’elle développe ainsi que les modalités de ce développement, non pour eux-mêmes, mais dans la mesure où ils font sens pour nous. Pas de micro-ordinateurs ? Qu’importe ! Le roman de Brunner montre assez l’omniprésence des réseaux dans l’avenir de 1966 (notamment à travers la présence de SCANALYZER, l’émission d’information interactive assurée par Shalmaneser), et met en évidence les conséquences possibles d’une telle organisation globalisante. Le Béninia et son peuple pacifique, le Yatakang et son dictateur Solukarta, New York dans sa bulle d’air climatisé : rien de tout cela n’existera jamais qu’entre les pages de Tous à Zanzibar. Pourtant, chacun de ces lieux représente métaphoriquement la quintessence de phénomènes et de tendances bien réels (ni vrais, ni faux : réels) tels que l’enjeu démographique et culturel représenté par l’Afrique, l’émergence de l’Asie dans le domaine de la technologie de pointe, ou encore l’enfermement de l’Occident dans une apparence d’autarcie aussi luxueuse que mortifère. Enfin – et c’est peut-être là le plus important –, Tous à Zanzibar met en évidence l’irréductibilité du langage, et plus largement de l’humain, à des facteurs mécaniques, génétiques ou environnementaux.

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Lire la deuxième partie



[1] John Brunner, Tous à Zanzibar, éd. Livre de Poche, coll. Science-Fiction, p. 34 à 36.

[2] Lautréamont, Les Chants de Maldoror.

[3] Ibid., p.19.

[4] Ibid., p.39.

[5] Ibid., pp.18-19.

[6] Ibid., p.18.

20.05.2008

Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, 2 : Une écriture de l’allégorire

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« L’immensité est en nous. Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie refrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude.  Dès que nous sommes immobiles, nous sommes ailleurs ;  nous rêvons dans un monde immense. L’immensité est le  mouvement de l’homme immobile. L’immensité est un des  caractères dynamiques de la rêverie tranquille. »
Gaston Bachelard, La poétique de l’espace.

On me pardonnera, je l’espère, le mauvais jeu de mots qui forme le titre de cette nouvelle note consacrée à La Forêt d’Iscambe ; mais c’est que Christian Charrière lui-même aurait sans doute pu l’écrire. Ce goût de l’invention lexicale, de l’audacieux mot-valise au calembour éhonté, parcourt le récit de bout en bout, et constitue sa singularité première. Car c’est d’abord par le biais d’une réinvention de la langue que La Forêt d’Iscambe se démarque du modèle plus ou moins canonique du roman de Fantasy, incarné par les récits de Tolkien (au nombre desquels, soit dit en passant, j’hésite à inclure Les Enfants de Hurin, dont l’authenticité peut raisonnablement être mise en doute). Certes, l’invention lexicale forme également la clé de voûte de l’œuvre de Tolkien, et Le Seigneur des Anneaux peut être lu comme une étude linguistique, comme en atteste la création par Tolkien des langues elfique et naine, alphabet y compris, à partir des données linguistiques propres aux différents peuples européens. Mais cette forme singulière de création, liée chez Tolkien à une vocation universitaire, prend une tout autre tournure dans le roman de Christian Charrière, où la mise en oeuvre d’une langue spécifique ne semble revêtir aucune fonction positivement référentielle. Bien entendu, chez Tolkien comme chez Charrière, l’intérêt principal du récit réside dans la création d’un monde à part entière, dont le récit ne constitue que la face visible ; mais là où Tolkien tire parti de connaissances linguistiques, historiques et culturelles pour créer un univers synthétique, Charrière, lui, paraît trouver cette totalité englobante dans la mise en évidence de la valeur poétique des mots et de leur agencement. Le néologisme, chez Tolkien, est d’abord le résultat d’un savant mélange de phonèmes et d’idiomes ; dans La Forêt d’Iscambe, il donne surtout lieu à une association de couleurs, de formes et d’affects dont la complémentarité n’avait pu être révélée auparavant. Ce déploiement permanent d’une langue faite d’improbables mélanges est initié dès les premières lignes du roman :

    « Des signes annoncent à l’être humain son passage à une vie plus limpide, véritables messages du futur qu’il faut méditer, éclairer des lueurs de l’intuition, interpréter par métaphores successives pour cueillir leur sens secret et se tenir, à la fois impatient et apaisé, dans l’attente de l’inévitable. Et, des années plus tard, quand It’van, retrouvant cette journée dans sa mémoire, essaiera de découvrir ces avertissements, il pensera au vol de flamours qu’il aperçut ce matin-là, dans un ciel sans nuages, en sortant du fortin de la vallée d’Émeraude.
    Le flamour n’est pas un migrateur ordinaire : venu du couchant, il se dirige droit vers l’est et le soleil levant, vers ces pays de la source et de la lumière dont nul, jamais, ne le vit revenir. On dirait qu’il va se disperser, se dissoudre là-bas, s’anéantir dans cette clarté naissante, comme meurt le fleuve dans l’Océan – où il subsiste pourtant. Ses couleurs sont celles du feu et ses dimensions impressionnantes : plus de vingt coudées de la pointe du bec à l’ultime touffe enflammée de sa parure. Mais ce qui le distingue des autres oiseaux, ce sont ses ailes. Il en a huit paires d’égale grandeur et qui battent l’air en cadence. Vu du sol, il semblerait une haute galère frappant de ses rames conjuguées la surface écumeuse des mers. Voilà ce qui en fait l’oiseau-signe, le cygne aérien du destin – et pourquoi, franchissant comme chaque matin le fossé d’enceinte où, sur une eau noire, flottaient des lotus roses, It’van fut ému en apercevant les flamours. Il allait se passer quelque chose, se dit-il, un événement qui mettrait un terme à sa vie tranquille et rêveuse, à sa longue adolescence et à sa paresse ensoleillée. »

Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, Seuil, coll. Points Fantasy, pp.11-12
 
    C’est donc sous le « cygne » de cet oiseau inaugural que se place d’emblée le récit de Charrière, construit comme un parcours initiatique, qui livre à ses personnages le secret d’une spiritualité alliant le haut et le bas, l’âme et la chair, le transcendant et l’immanent en une dualité harmonieuse, salvatrice et totalisante. Le nom même du flamour est le signe de cet équilibre à venir entre la lumière apollinienne du logos désincarné et l’éclat sombre de la matière chantée par les poètes : il associe en effet un référent associé à une forme, à une couleur et à un mouvement, avec un référent immatériel*. Le flamour contient ainsi à la fois le signifiant et le signifié, l’origine et le résultat de la métaphore ; il rassemble les deux parties jadis séparées du symbolon. Le texte est cet espace où se reconstitue ce qui était disjoint, et où chaque être trouve sa source, son orient, pour peu qu’il soit à sa recherche. Tout objet, dans La Forêt d’Iscambe, est soumis aux lois d’une alchimie poétique singulière, sous l’emprise de laquelle il devient la trace métaphorique, sinon d’une idée, du moins d’un référent plus proche que lui de l’abstraction, plus aérien (c’est ainsi que le mouvement des lotus sur l’eau des douves rejoue à l’échelle terrestre le vol des flamours) ; l’écriture de Charrière tisse, dans la trame de la langue, un réseau de signes qui construisent peu à peu un univers de sens.
    Cette réunion de l’immanent et du transcendant constitue l’objet de la quête d’It’van, dont chaque étape recèle les mêmes enseignements : c’est dans l’ombre de la matière que se terre la lumière. Ainsi It’van, peu après son entrée dans la forêt, tombe-t-il dans le piège visqueux et soporifique d’une immense fleur carnivore ; c’est la douleur provoquée par les sucs digestifs qui le réveille alors qu’il s’enfonce lentement dans les entrailles végétales, et il parvient à s’en dégager au tranchant de sa lame. C’est à l’issue de cette première descente aux enfers qu’It’van atteint la première forme de la lumière, pourrait-on dire en pastichant Alain Damasio et ses neuf formes du vent** : la peau d’It’van, imprégnée du suc de la fleur, brille d’une constante et indélébile phosphorescence. Ce motif de la lumière trouvée dans les ténèbres réapparaît sous le sanctuaire de Vézelay, lorsque le même It’van incite les termites à déserherber les galeries profondes pour ouvrir le passage à l’oiseau de feu, symbole de l’âme de la termitière. Joseph Conrad n’a qu’à bien se tenir : au cœur des ténèbres dionysiaques, voire infernales, de la forêt, se trouve une lumière transcendante qui révèle l’homme à lui-même.
    Il en est de même pour les deux dissidents : le Fondeur, « laineux » parce que partisan des nuages, mène son disciple Évariste vers Paris, capitale perdue de la connaissance humaine,  « archipels » à parcourir pour atteindre enfin l’« Absolu Indifférencié ». Telle est la doctrine du Fondeur ; les blagoulets, à l’inverse, « sentent le vieux chiffon, l’intérieur des tiroirs de bureau et le hangar désaffecté »*** : ils sont désespérément terre-à-terre et ignorent volontairement la transcendance, considérant les nuages insolents d’un œil aussi vitreux que rageur. Mais la vérité ultime n’est ni céleste, ni terrestre : elle réside dans l’union de ces contraires, et c’est en cela que le vol de flamours inaugural est véritablement le signe de cette harmonie à venir. De même que le logos doit s’incarner pour trouver sa pleine réalisation, l’esprit humain s’effectue dans l’acceptation de ses tréfonds reptiliens, dont le varan étreint par le roi Tanguy une fois l’an est une manifestation allégorique. Dès lors que cette part sombre de l’imagination est au pouvoir, c’est une narration infinie qui s’ouvre, à l’instar des combinaisons phonétiques et lexicales, créatrices d’un bestiaire incongru dont les représentants visibles sont les flamours, les clapattes, le Hort, ou encore les choupins, ces animaux de trait ou de bât qui ne cessent de gémir, feignant l’agonie pour s’épargner de trop lourdes charges.
    Cette démarche de création par l’allégorie est pratiquée comme une discipline à part entière par les laineux, pour qui le réel doit être déchiffré. Le Fondeur et Évariste sont conscients que le monde est irréductible au code qu’ils lui superposent, et que la véritable fonction des lieux du passé leur est à jamais hermétique, quand bien même ils auraient accès à tous les textes anciens. Cependant, malgré les railleries du Fondeur, le jeune et fougueux Évariste poursuit son exégèse sur l’Autoroute du Soleil.

« C’était un édifice des temps anciens entouré d’une vaste esplanade cimentée et où d’étranges bornes métalliques se dressaient. Pour rejoindre ce bâtiment, il fallait quitter l’autoroute proprement dite et emprunter une courte et étroite piste secondaire que le Fondeur qualifia – non sans une certaine emphase – de « bretelle ».
    – Nous sommes sur la bretelle, quelle belle bretelle ! répétait-il  avec cette satisfaction orgueilleuse qu’engendre la certitude du savoir.
    – Eh bien, maître, puisque vous avez lu les livres d’autrefois, expliquez-moi l’usage de ces silhouettes de métal qui semblent avoir un visage et qui vont par deux.
    – Le Fondeur, qui, de toute évidence, connaissait la réponse et la retenait sous sa langue, toisa son disciple.
    – Station-service, finit-il par dire comme on crache un petit noyau.
    – Station-service ? Je ne comprends pas.
    – Il y a beaucoup de choses sur cette terre que tu ne comprends pas, bougre de moinillon. Une station-service était un lieu où, par l’intermédiaire de ces bornes métalliques, l’on distribuait la boisson nécessaire aux véhicules.
    – Une fontaine, alors ?
    – Oui, si tu veux, une sorte de fontaine.
    […]
    Le jeune homme frappa le sol cimenté de sa sandale. Il sonnait creux : on eût dit qu’une grande âme nocturne et caverneuse était étendue sous la terre. Devant lui, verdâtres et toutes suitantes d’humidité, deux bornes se dressaient avec leurs visages vitrés et poussiéreux. Évariste  les débarbouilla de la manche de sa robe.  Apparurent, sur l’une et sur l’autre, deux yeux et une bouche où des chiffres étaient inscrits. Puis, arrachant les plaques de mousse qui les recouvraient :
    – Que lisez-vous là ? demanda-t-il à son maître.
    Le Fondeur se pencha.
    – Sur l’une je lis : ESSENCE. Et sur l’autre : SUPER.
    – Des idoles, murmura le jeune homme, oui, des idoles, ou Évariste n’est plus Évariste !
    Puis, se tournant vers son compagnon :
    – Eh bien ! Je ne suis pas de votre avis ! proclama-t-il avec une telle force dans le sépulcral silence  que des oiseaux effrayés s’envolèrent.
    – Comment ? Que veux-tu dire ?
    – Tout simplement que cet endroit n’était pas une station-service, mais un temple !
    […]
    Vous m’avez dit vous-même si souvent qu’il fallait briser la carapace de l’apparence, faire tomber le volet de l’illusion pour que surgisse sous sa coquille l’amande ineffable de la vérité ! J’applique le système que vous m’avez vous-même enseigné et que vous appelez… comment déjà ?... l’arithmétique… non, l’herméneutique spirituelle. Je vous dis que sous ces touffes d’herbe et sous ce sol cimenté s’étend un monde souterrain, immense caverne obscure qui est le symbole des profondeurs de l’âme humaine.
    – Mais ce n’est pas une caverne ! objecta le Fondeur. Il s’agit tout bonnement des citernes qui contenaient autrefois le carburant.
    – Non ! Ce ne sont pas des citernes, insista Évariste. C’est notre âme sombre et tourmentée, c’est la fosse du varan et les mille étages de caves qui se prolongent sous le logis étroit de notre conscience. Quant à ces bornes, elles sont porteuses du plus haut message qui ait jamais été adressé à l’homme. Car le mot essence est sacré. Il signifie tout bonnement, comme vous dites, l’âme de l’âme ou si vous voulez le soleil des ténèbres, ce noyau de lumière irradiante, immergé dans les tréfonds de l’obscurité et qui est une parcelle du divin enfermée dans le cachot de notre corps. Quant au super…
    Pressant ses mains sur sa poitrine creuse comme pour contenir le flot torrentiel qui la traversait, Évariste s’interrompit.
    – Quant au super, reprit le vieux laineux avec un soupir moqueur, il s’agit du supra-mental, je suppose ?
    – oui, clama le jeune homme d’une voix triomphante : c’est la superconscience, c’est l’océan de lumière du divin vers lequel l’essence doit faire retour pour aboutir à l’unité majestueuse du bas et du haut. Que descende le super et que monte à sa rencontre l’essence – et qu’ils se rejoignent en une rayonnante étreinte, formant… euh… formant…
    Il se tut un instant, hors d’haleine, puis, désignant les grandes pancartes suspendues au-dessus de chaque couple d’idoles métalliques et qui portaient, au centre d’un cercle bleu, la même inscription en lettres rouges :
    – Qu’y a-t-il d’écrit là ? demanda-t-il à son maître.
    Le Fondeur plissa les paupières :
    – TOTAL, déchiffra-t-il. C’est le mot TOTAL qui est répété ici. Il s’agit probablement de la marque du…
    – Taisez-vous ! cria Évariste, hors de lui. Nous sommes ici dans une enceinte sacrée, celle du Dieu Total, image de l’harmonie suprême, de l’union des bas-fonds obscurs avec les hauteurs brillantes. C’est lui désormais que je veux adorer et non point votre… Absolu Indifférencié ou vos archipels abstraits.
    – Mais tout ceci est faux, mon pauvre moinillon. Cet endroit n’est pas un temple, c’est un garage. Et ces idoles sont des pompes à essence…
    – Eh bien, même si c’est faux, c’est vrai ! proclama Évariste d’un air buté. »
Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, p. 157 à 161.

Le discours farfelu d’Évariste, qui se plaît à imaginer une fonction religieuse pour les stations-service, peut être pris au sérieux, dans la mesure où il pose les principes de l’élaboration d’une méthode d’interprétation du monde qui lui permet d’incarner dans le réel la spiritualité théorique du Fondeur, et ainsi de la réaliser. La Forêt d’Iscambe est donc moins l’histoire d’un voyage initiatique vers Paris que le récit métaphorique d’un voyage intérieur vers une spiritualité qui consiste à inscrire le transcendant dans l’immanent. Peu importent les errances loufoques du jugement, qui traduisent plaisamment la nature dérisoire de la connaissance humaine dans ce contexte post-apocalyptique. Ce qui compte, au-delà du chemin emprunté ou de la matière objective du système, c’est la mise en oeuvre d’une interprétation par l’allégorie. Roman d’apprentissage, en ce sens, puisque le jeune laineux outrepasse l’enseignement abstrait de son maître en apprenant à déchiffrer les signes que renferme le réel. La vérité qui en découle n’a rien de subjectif, et pour être historiquement, objectivement fausse, elle n’en est pas moins absolue dans l’univers de La Forêt d’Iscambe, et peut-être au-delà. C’est le sens de la dernière phrase de l’extrait, par laquelle Évariste met fin à une dispute stérile ; et l’ironie même, pour le lecteur actuel, de ce passage, souligne la légitimité d’une « herméneutique spirituelle » qui attribue aux objets une fonction nouvelle et superpose au réel un monde régi par les lois de l’imagination. Car si nous ne reconnaissons évidemment aucune fonction religieuse dans le rituel de la pompe à essence (quoi qu’on pourrait se surprendre, prochainement, à demander grâce au dieu Total), l’interprétation d’Évariste met en évidence, d’une part, la valeur potentiellement symbolique des divers logos qui peuplent notre quotidien****, et, d’autre part, la puissance créatrice de l’imagination, capable de réinventer le monde pour finalement y imposer sa marque, à l’instar d’Évariste, dont le passage dans la forêt bouleverse les forces en présence et finit par y rétablir l’harmonie cyclique en libérant les mystérieux clapattes.
    Et pour finir cette note comme je l’ai commencée, c’est-à-dire par un mauvais calembour, on l’aura compris : La Forêt d’Iscambe est un ouvrage à lire pour quiconque aspire à faire travailler ses zeugmatiques.
 
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*  Cette figure consistant à lier l’abstrait au concret dans une même unité syntaxique a été baptisée zeugma par nos illustres ancêtres : eh bien, soit ! mais Christian Charrière se serait-il proclamé adepte du zeugme ? La question mériterait d’être approfondie.

** Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Gallimard, coll. Folio SF, 2004.

*** Christian Charrière, La Forêt d’Iscambe, p.112.

**** Le jeune laineux, toujours plus audacieux dans sa lecture du monde, compose ainsi un véritable panthéon dans lequel se distinguent notamment le dieu Antar, la déesse Shell enfermée dans sa coquille, le dieu félin Agip, ou encore la redoutable déesse Castrol, qui prend un malin plaisir à arracher les génitoires de ceux qui ont le malheur de croiser sa route.