13/05/2009

Quand l'uchronie prend le large

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Hendrick Cornelisz Vroom, La Bataille de Gibraltar (1621)

 

Le Déchronologue, dont j’ai récemment proposé un extrait, paraît d’abord s’appuyer sur les seules ressources, bien connues depuis Stevenson, du roman de piraterie, et plus largement du roman maritime dont Moby Dick constitue l’archétype. Le roman s’ouvre sur l’ultime page du testament d’un capitaine Henri Villon, qui tient à la fois d’Achab et d’Ismaël. À l’instar d’Achab en effet, Villon est habité d’une singulière obsession, liée aux étranges maravillas qu’on peut d’abord prendre pour ces objets clinquants dont pouvaient regorger les cales des galions espagnols ; comme Ismaël, il est le narrateur a posteriori de sa propre histoire, et d’emblée le témoin incrédule du prévisible échec d’une « chasse à Dieu » dans laquelle un navire de guerre moderne, égaré dans les Caraïbes du XVIIe siècle, semble jouer le rôle de la baleine blanche.
Il s’agissait pour Melville, selon Maurice Blanchot, d’attirer Dieu dans son livre [1]. Quelle que soit la nature de l’intouchable Léviathan vers lequel le récit tend irrésistiblement, c’est bien à la même source que le roman de Beauverger puise son élan : la confrontation de l’homme avec une incarnation métaphorique de l’Absolu. C’est du moins ainsi qu’apparaît le monstre d’acier, du point de vue du capitaine Villon et de ses fidèles « gorets ».


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Au roman maritime, Le Déchronologue emprunte également un postulat essentiel selon lequel la langue qui en forme la trame doit sentir la mer, à la manière d’un sac en toile de jute dont la maille imprégnée d’iode, d’odeurs de poudre et de poisson rance nous serait parvenue par la grâce de la métaphore et comme par analogie, à travers le vocabulaire spécifique semé à dessein dans tous les recoins du texte. Les images nous arrivent ainsi accompagnées d’embruns, à grands coups de cabestans, de gaffes et d’échelles de coupée tendues le long des bastingages. Une fois encore, Stéphane Beauverger a su mettre à profit ses talents de scénariste pour construire, à mesure que se déploie la narration, un décor vivace.
Comble de l’à-propos, le roman de Stéphane Beauverger vient également alimenter notre réflexion sur la musique. Chacun des vingt-six chapitres du Déchronologue s’accompagne en effet d’une citation tirée d’une chanson ; Olivier m’ayant devancé, je ne proposerai pas ici ma liste des liens vers ces musiques, et je me contenterai de renvoyer à la sienne. Cette présence systématique de la musique participe pleinement de la mise en scène du récit, et constitue un écho du mélange des temps historiques qui, nous le verrons, est à l’œuvre dans Le Déchronologue. Killing Joke y côtoie ainsi John Dowland, et dans les tavernes de la Tortue, les forbans du XVIIe siècle se saoulent au son des guitares électriques… Ce procédé, qui correspond parfaitement à la volonté de combiner les supports dont les éditions La Volte ont fait leur marque de fabrique, a surtout permis à Stéphane Beauverger de mettre l’accent sur l’atmosphère créée pour chaque unité narrative, et de conférer à son récit une dimension supplémentaire. La lecture en musique est donc chaudement recommandée…


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Dans Le Déchronologue comme dans la trilogie Chromozone, on n’est jamais bien loin de l’hypotypose, ce procédé de style qui porte la langue à une tel degré d’incandescence qu’elle agit directement sur les sens du lecteur. Le paroxysme de cette écriture de l’enargeia (j’ai failli écrire : hypotypotique) est atteint lorsque Gemini, Ogre ou Villon font l’expérience de la souffrance, et plus précisément d’une souffrance qui s’inscrit dans le temps. La survie, dans les récits de Beauverger, constitue une expérience initiatique : si Villon sort des geôles de Carthagène des Indes, ce doit être les pieds devant, sous la forme la plus proche possible du cadavre en putréfaction, au-delà même de la faim et de la douleur.
Tout se passe comme si une telle expérience était nécessaire à la transfiguration du personnage, qui passe du statut de flibustier ordinaire à celui de héros en venant à bout de son propre corps – et du même coup à une transfiguration du texte, qui d’un récit de piraterie ordinaire devient un fer rouge conçu pour marquer durablement l’esprit du lecteur.



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J’en arrive à présent à la principale raison qui a motivé le choix de l’extrait : car cet épisode de l’essai des batteries temporelles et du baptême du Déchronologue est au cœur du basculement de la fiction conventionnelle dans un récit singulier, voire dans un récit de science-fiction, si tant est que ce terme puisse être employé sans abus de langage. Au moins peut-on considérer qu’il existe, pour chaque œuvre rattachée à cette catégorie bien commode pour les éditeurs et les libraires, un espace où elle coïncide avec une certaine conception de la science-fiction, et plus largement de la littérature – car quoi qu’on en dise, ces deux notions ne sont certainement pas incompatibles.
Les noms, dans Le Déchronologue comme ailleurs, sont porteurs de sens. Ils sont ici le signe de la transfiguration du récit dont nous avons parlé plus haut : le Toujours debout, qui n’est pas sans évoquer l’épreuve de Carthagène dont Villon est sorti victorieux, se doit de porter désormais un nom qui clame sa récente métamorphose. Les bons vieux canons viennent d’être remplacés par d’étranges batteries temporelles dont le fonctionnement échappe à Villon lui-même : le Toujours debout constitue désormais la plus étonnante et la plus redoutable de ces maravillas qu’il convoitait plus que tout, du temps où il n’était que le capitaine du Chronos. Le même gouffre incommensurable s’ouvre entre ce modeste Chronos, « brigantin » en perdition face à la moindre frégate espagnole, et le Déchronologue final, qu’entre le Villon d’avant Carthagène et le Villon survivant – entre le roman de piraterie traditionnel et le récit de science-fiction.
Il n’est sans doute pas anodin que le nom du Chronos renvoie directement à la langue et à la mythologie grecques [2], alors que le Déchronologue
constitue un néologisme plutôt fantaisiste, formé autour du même étymon qu’encadrent un préfixe privatif et un suffixe rattaché au lexique scientifique. Le premier navire de Villon appartient au passé : c’est, au regard duDéchronologue, une véritable antiquité. La frégate modifiée à bord de laquelle Villon sera en mesure de chasser la nouvelle Moby Dick, en revanche, est une chose de l’avenir comme sait en fabriquer la science-fiction. L’intrusion de la technologie dans l’univers compassé du roman de piraterie prend ainsi la forme d’un nom inédit, d’une extravagance propre à bousculer l’ensemble de ses conventions.
L’épicentre de ce bouleversement, l’élément perturbateur par lequel ce basculement dans l’uchronie s’effectue, est bien du ressort de la science-fiction, puisqu’il s’agit d’un dérèglement du temps historique dont les effets s’étendent à la structure même du récit. Le morcellement des chapitres, et par la même occasion des quinze années que couvre le récit, permet une nouvelle fois au lecteur de concevoir, voire de ressentir par analogie une partie des perturbations subies par le capitaine Villon et son équipage. Nous revoilà plongés dans l’effet  de réel, qui prend dans les récits de Beauverger la forme somme toute familière de l’enargeia. Il fallait tout de même y penser : la « déchronologisation » du récit se répercute rarement sur le temps de la lecture, et le tour de force réussi par l’auteur n’est pas des moindres, puisque le livre à bord duquel le lecteur s’embarque devient le double du navire de Villon, et vice versa.
Le mélange des genres – roman de piraterie et roman de science-fiction – et des supports – texte et musique – paraît donc particulièrement réussi dans Le Déchronologue, qui n’a rien à envier aux Voies d’Anubis de Tim Powers dans le registre de l’uchronie, et fait assurément de Stéphane Beauverger l’un des auteurs de l’Imaginaire français à suivre de près dans les prochaines décennies.


 

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[1] Cette idée de Maurice Blanchot est reprise par Pierre Michon, encore lui, dans Le Roi vient quand il veut (p.57).

[2] Ainsi Chronos, l’allégorie du temps, se confond opportunément pour nous avec le titan Cronos à l’appétit insatiable, figure du temps dévorateur et infanticide.

12/05/2009

Stéphane Beauverger, le Déchronologue : extrait

La récente publication du quatrième roman de Stéphane Beauverger me fournit une nouvelle occasion de proposer ici une lecture de ce remarquable récit de piraterie uchronique, dont voici un extrait. Le Déchronologue s’affirme dès les premières pages comme le testament du capitaine Henri Villon, et retrace ainsi l’essentiel de son parcours chaotique dans les Caraïbes. Authentique flibustier au départ, Villon s’attache au lucratif commerce des maravillas, ces objets d’un autre temps que tous convoitent. Emporté par son désir d’en apprendre davantage à leur sujet et d’en connaître la source, il finit par pactiser avec les mystérieux Targui afin d’écarter la menace qui pèse sur la région. Vous avez à présent devant vous une frégate pour le moins étrange, puisqu’elle vient tout juste d’être équipée de « batteries temporelles »…



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Tandis que nous ramions jusqu’à distance réglementaire, j’entendis une dernière fois le Baptiste et Gobe-la-mouche qui coordonnaient les manœuvres pour procéder au tir unique comme convenu. Tous les marins au repos s’étaient alignés contre le bastingage bâbord pour assister à l’événement. Puis je n’aperçus plus que des silhouettes qui nous faisaient des gestes d’encouragement… Puis soudain, plus rien ! Le Toujours debout disparut devant moi le temps d’un battement de cils… Le temps d’un battement de cœur… Ma frégate s’était volatilisée à la manière des burbujas Targui !
– Pute vierge ! m’exclamai-je en constatant le miracle.
Face à moi, Simon ne put retenir un sourire moqueur :
– Derrière vous, capitaine.
Je me retournai et ne pus retenir un nouveau juron : le navire semblait être passé dans notre dos en une fraction de seconde. Maravilla ! Sur le pont, des clameurs joyeuses saluèrent la fin de l’exercice. Quant à moi, j’en restai le ventre noué et l’esprit passé à la chaux : vu depuis la barque, le phénomène était plus surprenant que prodigieux, et je ne pus chasser de mes pensée l’image d’un oiseau aux ailes arrachées attendant la balle fatale. Je comprenais maintenant pourquoi Simon avait tenu à me faire vivre l’expérience de ce côté-ci de l’exercice.
– Mort de moi, bredouillai-je, c’est terrifiant. C’est donc ainsi que vous échappez aux tirs de vos ennemis, en piégeant le temps…
J’avais beau m’être fait expliquer vingt fois le principe, je n’en demeurais pas moins estomaqué. Le Targui se pencha sur les rames et souqua ferme pour rentrer au navire :
– Ce n’est pas exactement ça, mais c’est un résumé qui a le mérite d’être aisément compréhensible.
Je continuai de fixer le Toujours debout qui ralentissait l’allure et achevait un large demi-tour pour revenir vers nous. Si notre frêle esquif avait été un galion ennemi, le Baptiste et ses cannoniers auraient eu le temps de le couler sans risquer d’essuyer la riposte d’une seule espingole. Soudain, je réalisai que j’étais le capitaine du bâtiment le plus prodigieux qui eût jamais sillonné ces eaux, et sans doute tous les océans.
– Ce n’est plus le Toujours debout, laissai-je tomber tristement.
Simon me dévisagea calmement sans cesser de ramer :
– C’est encore votre navire, capitaine.
– Il mérite un nouveau nom à la hauteur de ses prouesses. Quelque chose comme La Mort subite ou L’Exterminateur, dis-je amèrement.
– Vous devriez laisser ce genre d’exagérations aux fanfarons et aux hâbleurs, insista le Targui. Cette frégate demeure le navire du capitaine Villon. Si elle doit être rebaptisée, choisissez quelque chose qui vous corresponde.
Je ne répondis pas. Du pont supérieur, j’entendis les exclamations hilares des matelots. Approchant par l’ouest, les deux burbujas n’avaient non plus rien raté de la scène. Impossible, à cette distance, de dire si Sévère était montée au bastingage pour assister à la démonstration… Au moment de prendre possession de mon vaisseau métamorphosé en maravilla géante, je me sentais obscurément dépossédé de mon avenir. J’aurais payé cher pour avaler quelques verres de tafia brûlant.
– Trouvez-lui un nom, maugréai-je. Après tout, c’est votre création.
Simon cessa de ramer en approchant de la coque de la frégate. On nous lança un bout pour être pris à la traîne le temps de mettre en panne. Il saisit la gaffe tendue par un matelot et m’arrêta alors que j’allais grimper à bord par l’échelle de coupée qui venait d’être descendue :
– Je crois avoir trouvé, dans ce cas. Votre premier navire ne s’appelait-il pas le Chronos ?
– Mon brigantin ? Si fait.
– Dans ce cas, pourquoi ne pas raviver son souvenir ?
– Simon, cela porte malheur de prendre le nom d’un bateau qui a sombré…
– Je pensais à quelque chose de plus audacieux, de plus mystérieux.
Je levai la tête vers le bastingage et les têtes de mes marins enjoués. Parmi les visages radieux, je reconnus les traits délicats de Sévère, impassible, penchée au-dessus des vagues pour m’observer fixement.
– Et quel serait donc ce nouveau nom ? demandai-je en saluant la jeune femme d’une courte révérence.
– Le Déchronologue, révéla fièrement le Targui près de moi.
Je ne sais si Sévère entendit notre conversation, ou si c’est ma courbette qui fit son petit effet, mais elle sourit doucement sans me lâcher des yeux.  Ma mélancolie se dissipa plus vide qu’un baquet de cidre un soir de fête. Je serrai la main de Simon pour signer notre accord :
– Ce nom me plaît ! Il sonne bien et remplit parfaitement son office !
Le visage du Targui s’éclaira d’un sourire ravi. Je levai de nouveau le museau vers l’équipage et mon invitée, pour brailler joyeusement :
– Oh là, mes gorets ! Qu’on aille quérir les peintres et les pinceaux, il y a baptême aujourd’hui !
Puis je montai pour la première fois à bord du Déchronologue, en ignorant encore tout de ce que nous accomplirions ensemble.


Stéphane Beauverger, le Déchronologue, éditions La Volte, 2009, pp.290-292.

29/03/2009

Un parcours en forêt - II

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"Les hommes voudront mourir - mais non la Vie."

Michel Henry, C'est moi la vérité.


"Il n’y a que les chiens pour imaginer

que leurs grondements empêcheront

la vague de s’écrouler sur le sable."

Antoine Volodine, Des Enfers fabuleux.


 

La jungle où nous nous sommes perdus en compagnie de l’inspecteur Kokoï pour n’en ressortir qu’un mois plus tard, couverts de mousse et de vermine rampante, n’est assurément pas celle qu’affrontèrent Évariste, It’van et le Fondeur dans La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière. Nul ombrageux marmouset, nulle termitière frappée de gigantisme ne hantent l’univers d’Antoine Volodine, qui s’écarte des lieux communs du merveilleux comme de toute convention préétablie, alors que Charrière ne cesse d’en jouer. Si l’étrange notion de « post-exotisme » renvoie avant tout à un cheminement littéraire singulier qui évite soigneusement toute filiation directe, Un navire de nulle part peut déjà faire figure, comme avant lui la remarquable Biographie comparée de Jorian Murgrave, d’œuvre post-exotique ; « tout se tient » en définitive, comme l’écrit Volodine pour clore la préface à sept voix qui inaugure la réédition de ses quatre premiers récits chez Denoël. Comme toute grande œuvre, celle de Volodine ne se construit pas au gré de la contingence historique, mais s’affirme dès les premières lignes comme un édifice régi par une nécessité interne qui, si elle ne porte pas encore le nom de post-exotisme avant 1991, n’en est pas moins présente dès Jorian Murgrave, et que nous tenterons ici d’approcher.

Aucune trace de fantasy, donc, dans la jungle qui envahit Petrograd et mime, à l’heure de la Glasnost gorbatchévienne, l’inéluctable érosion de la Révolution mondiale. Partie du Jardin botanique où les macaques règnent en maîtres, la selve s’étend d’année en année, émoussant les angles effilés de la Perspective Nevski, peuplant la Néva de crocodiles, gagnant enfin jusqu’au Commissariat Central, préservé par les soins constants de la Tchéka. Au-delà des portes de la ville règne le désert, où à l’inverse les oasis se raréfient. Ce déséquilibre climatique, qui semble devoir s’accentuer jusqu’à l’annihilation de toute vie humaine, est étroitement lié à la guerre que se livrent depuis d’innombrables générations les partisans et les ennemis de la Révolution condamnée à l’enracinement : il semble trouver son origine dans un sortilège imposé au monde, en désespoir de cause, par les sorciers de l’opposition. La magie, dans Un Navire de nulle part, est conçue moins comme une puissance d’invocation outrepassant les lois physiques que comme l’instrument partiellement maîtrisé du déséquilibre : pour étouffer et enraciner la Révolution, les opposants ont dû s’assoiffer. Cette magie est aussi celle des métamorphoses et de l’illusion : Toula, la compagne de Mamoud, est ainsi capable de camoufler l’ajout de plusieurs étages à un immeuble, et de modifier son apparence physique, qui la trahirait à coup sûr.

Quant aux habitants de Petrograd, la recherche du confort occupe désormais le premier rang de leurs préoccupations, au détriment de l’extension de l’état prolétarien : leur principale activité consiste désormais à chasser les insectes qui ne leur laissent aucun répit, hormis aux jours de pluie diluvienne. L’inspecteur Kokoï et ses amis Mamoud et Vadim apparaissent, dans cette débâcle généralisée, comme les derniers tchékistes capables de se hisser à la hauteur des ambitions hégémoniques du Grand Commissaire Wassko Koutylian de Kronstedt. En dépit de la chaleur moite qui ne cesse de s’accentuer, ils s’entêtent à revêtir chaque semaine leurs lourdes armures de kendo pour une séance douloureuse où s’exercent et s’approfondissent leur sincérité, leur volonté de résister à l’inertie ambiante qu’ils sont les seuls à percevoir. Koutylian incarne leurs maigres espoirs, malgré sa peine croissante à rattrapper le retard pris pendant ses épisodes comateux qui s’allongent peu à peu, gagnant sur les périodes de veille enfiévrée qu’il s’efforce de maintenir pour parer à l’entropie ambiante.

 

***

 

Depuis Jorian Murgrave et Un Navire de nulle part jusqu’à Songes de Mevlido paru en 2007, le post-exotisme est ainsi perceptible, du moins dans son acception politique, comme métaphore de l’échec programmé de la Révolution mondiale : toute tentative de réalisation du communisme coïncide tragiquement, chez Volodine, avec le commencement de son agonie. Une fois incarné, l’idéal révolutionnaire se plie aux lois qui régissent la vie humaine, à commencer par celle du déclin et de l’extinction ; il ne peut se défaire de sa part de désastre. L’espoir ténu subsiste, dans les premiers récits post-exotiques, d’une improbable victoire sur cette corruption insidieuse. Jorian Murgrave rassemble ses partisans malgré la haine universelle dont il fait l’objet. Quant à l’inspecteur Kokoï et à Sayya de Tazrouk, bien qu’antithétiques, ils pourraient trouver au-delà des limites du récit le lieu d’une coïncidence miraculeuse qui réactiverait l’idéal en l’incarnant à nouveau dans le sein du désert. Cadmos, aidé d’Athéna, ne fit-il pas surgir du sol stérile les fondateurs de la cité de Thèbes, nés des crocs mêmes du monstre qui le menaçait ?

 

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« Un parcours en forêt » marque dans le récit un moment crucial, celui du basculement de Kokoï hors du sillage de Koutylian, qui pourrait presque faire figure de « narrat étrange »[1] avant la lettre. Un Navire de nulle part se présente déjà comme un récit disloqué en une multitude de cellules diégétiques plus ou moins autonomes, même si la symbolique du nombre n’est pas encore à l’ordre du jour : on y trouve trente-neuf unités narratives, contre quarante-neuf – sept fois sept – dans les récits les plus récents. La dimension rituelle du post-exotisme est ici moins apparente, mais il ne s’agit pas moins d’élever au rang d’événement ou d’unité diégétique autonome ce qui pourrait n’être qu’un épisode parmi d’autres, noyé dans la succession des chapitres.

Cet événement prend place dans un lieu doublement porteur de sens, puisqu’il abrite à la fois la mémoire délaissée de la Tchéka et l’épicentre grouillant d’où partira la contamination désormais inévitable du Commissariat Central par la jungle rampante. Ces deux espaces, la bibliothèque et la jungle, coexistent et se confondent au fil du récit, formant une projection de la conscience de Kokoï en proie au doute. L’imminence du point de rupture est perceptible dans cette salle qui semble prête à passer à tout moment du statut de bibliothèque à celui d’une « champignonnière de pleine selve » où les dossiers, à défaut d’être consultés, finissent par servir d’abri aux créatures les plus vénéneuses. La décadence et la mort de la mémoire prennent ici l’aspect d’un changement de règne accéléré, de l’hiver accueillant des liasses fraîches à l’étouffante mousson où se déploie une vie agressive et autotélique. C’est cette difficulté d’accès à une connaissance dégradée, masquée par la végétation et ses habitants, qui rappelle malgré tout l’univers de La Forêt d’Iscambe, où la réappropriation humaine d’un savoir oublié est également mise en scène.

La première prise de conscience à laquelle parvient l’inspecteur lors de cette descente aux Enfers est diffuse : la mémoire délaissée de la Révolution, en effet, s’effiloche ; elle parvient au point de non-retour à partir duquel l’accès en sera à jamais fermé. Le peuple de Petrograd, vaincu, s’apprête à adopter une fois pour toutes le mode de vie autocentré des iules et des mygales, avec la survie pour unique objectif. Dans Des Anges mineurs, il sera justement question, comme dans d’autres récits post-exotiques, d’une alliance à venir entre les hommes et les araignées, espèce infiniment plus fiable lorsque s’impose l’exigence de subsister dans les espaces inhabitables, marqués toujours du même sceau de chaleur tropicale ou radioactive. Le salut de l’humanité réduit à la simple survie : c’est d’abord cette réalité que refuse Kokoï, et qui le poussera à quitter Petrograd pour le désert où l’attend une mort certaine.

L’accélération du récit s’effectue à mesure que les doutes de l’inspecteur se précisent et que s’effrite sa bonne conscience de tchékiste : les cinq dossiers consultés coup sur coup, après celui du défunt frère Müllow, sonnent le glas de ses espérances, en révélant les manœuvres meurtrières de Koutylian pour éliminer les opposants au régime. Le vertige de la désillusion prend alors la forme d’une longue phrase où les sensations et les réminiscences se mêlent à l’affolement :

 

« Et en tête, avec des souvenirs de sifflement de cobra, des bruits de pompe chaotique, son cœur s’affolait, les maximes et les principes, Tous ceux qui ne prennent pas les armes contre nous sont les piliers de l’État prolétarien, et Si tu ne tires pas le premier, nous t’accueillons, et les phrases au style dédaigneux que les services de Wassko affichaient sans cesse dans les courants d’air, et qui devaient encore y flotter à la minute présente, Pour les comploteurs armés, la sévérité impitoyable des combats, pour les polémistes, la mansuétude loyale de l’encre, tout se confondait au creux des ronflements du sang foulé et refoulé, une humeur âcre. »

 

Puis, quelques lignes après cette explosion syntaxique qui met en évidence l’effondrement des dernières certitudes de Kokoï et l’achèvement de son dégoût pour l’air vicié de Petrograd, l’ouverture fébrile du sixième dossier s’achève sur un arrêt complet du temps narratif, avec pour corollaire la disparition des sensations confuses qui obscurcissaient la syntaxe.

 

« Le portrait d’une femme se traçait au fil des pages, Sayya de Tazrouk, pirate du désert et grande amoureuse, entre ses doigts de manière imprévue trembla une photographie, deux yeux noirs s’adressaient à lui depuis cette tombe de carton. Il avait identifié la compagne de Mamoud, ou plus exactement celle que cet idiot avait refusé de connaître, il ne détachait pas son attention de cette figure de fauve invincible, son cœur battait, il l’avait admirée dès la première fraction de seconde, il se refusait à l’imaginer tombant sons les balles clandestines de la révolution. »

 

À l’obscurité complète qui couvre le rayonnage se substitue soudain la claire image d’une femme dont la beauté n’a d’égale que l’ignominie dans laquelle ont sombré l’un après l’autre les dirigeants de la Tchéka. Ce point d’orgue, qui est aussi le point culminant du récit, coïncide ainsi avec une révélation au sens religieux du terme, et le parcours de Kokoï jusqu’à cette photographie constitue rétrospectivement une variation sur le thème biblique du chemin de Damas. À nouveau, le parallèle avec La Forêt d’Iscambe s’impose : de même qu’It’van doit atteindre les profondeurs de la termitière pour trouver la lumière, c’est au cœur des ténèbres que l’inspecteur accède paradoxalement à la vérité : la vie dans son acception humaine, sur le point d’être anéantie à Petrograd, réside désormais ailleurs ; la beauté de Sayya de Tazrouk en est le signe indubitable.

Cette beauté apparaît encore ici, nous l’avons vu, comme une figure de l’espoir ; par la suite, dans le post-exotisme avéré dont la dernière manifestation en date, Songes de Mevlido, explore de nouvelles ramifications, elle apparaîtra au contraire comme le signe de son absence.



[1] Ce terme est employé par le narrateur Will Scheidmann dans Des Anges mineurs pour désigner les courtes réminiscences qui le traversent, et qu’il transmet pêle-mêle à son auditoire.